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Dix bonnes résolutions pour rendre le monde plus libre en 2006

lundi 2 janvier 2006, par François Schreuer

Je suis souvent frappé dans les discussions que j’ai régulièrement sur le sujet avec de nombreuses personnes par la contradiction qui existe dans leur chef entre d’une part une sympathie affirmée, voire revendiquée pour les logiciels libres et l’esprit de partage et de liberté qui le sous-tend [1] et, d’autre part, le manque d’entrain à changer de mauvaises habitudes, une domination des forces d’inertie qui font, dans les faits, de ces mêmes sympathisants du libre de gentils moutons, voire d’actifs promoteurs du modèle propriétaire.

C’est pas un reproche — j’ai moi aussi passé pas mal de temps dans cet état intermédiaire entre conviction théorique et indécision pratique —, juste une incitation à franchir le pas. Comme il est paraît-il de tradition de prendre de bonnes résolutions avec l’année nouvelle, voici donc quelques suggestions faciles à appliquer pour rendre le monde un peu plus libre. L’occasion d’une petite synthèse sur les enjeux importants du libre pour les temps à venir, dans la veine libriste de mes derniers posts.

1. Si vous avez décidé d’utiliser un système d’exploitation libre sur votre ordinateur, refusez quoi qu’il arrive de payer une licence Microsoft. À la grand honte des distributeurs de matériel informatique et du gouvernement qui n’a toujours pas aboli effectivement cette pratique, la plupart des ordinateurs sont aujourd’hui vendus avec un système d’exploitation Windows préinstallé, ce qui ajoute — au bas mot — une centaine d’euros à la facture (lesquels euros iront directement enrichir Microsoft et serviront notamment à financer des campagnes de dénigrement contre les logiciels libres). Si le vendeur refuse de vous vendre l’ordinateur sans la licence, plaignez-vous auprès du ministre des affaires économiques [2].

2. Ne diffusez plus de documents au format « MS Word »). Que ce soit en pièce jointe de vos courriers électroniques, sur le web ou ailleurs, diffuser du contenu au format "Word" vous transforme de facto en promoteurs du monopole de Microsoft. Il existe pourtant des solutions alternatives : RTF est un format compris par tout le monde. PDF aussi, pour les documents qui ne doivent pas être modifiés), TXT est pratique quand la mise en forme n’est pas importante, et puis OpenDocument (ODT), le format universel libre pour le traitement de texte a pris son envol avec la sortie de la version 2.0 de la suite OpenOffice (laquelle est une alternative qu’on ne saurait trop conseiller).

3. Si ce n’est pas encore fait, passez à Firefox ou à un autre navigateur moderne. Le navigateur de Microsoft (qui n’a plus été mis à jour depuis 2001 !) tombe en ruine et bloque dramatiquement l’innovation sur le web, en implémentant très mal les normes de codage des pages web (comme css) ou de nouveaux formats (comme le format graphique vectoriel SVG) et en promouvant des normes privatisatisées. La seule manière de faire évoluer les choses est de réduire les « parts de marché » de MSIE, pour forcer Microsoft à améliorer son produit et pour restaurer une diversité dans le monde du web. Ce sera l’occasion de découvrir des outils beaucoup plus évolués, sécurisés, conviviaux ou légers, dont Firefox est la tête de file, mais qui comprennent de très nombreux représentants comme Opera, Safari, Epiphany ou Konqueror, pour ne citer que quelques exemples.

4. N’achetez pas, n’achetez plus un balladeur numérique s’il n’implémente pas le format OGG Vorbis, le format sonore libre. Exit donc l’iPod de Macintosh tant que la firme à la pomme ne se sera pas décidée à rendre ses logiciels (le système d’exploitation de l’iPod, mais aussi iTunes) compatibles avec le format sonore libre OGG. Il existe de nombreuses offres concurrentes sur lesquelles le format OGG est très bien supporté. Si vous avez déjà un iPod, notez qu’il est possible d’installer une petite distribution Linux dessus à la place du logiciel propriétaire pour pouvoir lire OGG (de même, il existe un greffon pour ajouter le support de OGG sur iTunes).

5. Refusez d’acheter un disque musical ou des fichiers sur des « plateformes légales » dont l’accès est verouillé par des DRM (ou MTP). Il y a deux bonnes raisons pour cela : d’une part, vous vous éviterez beaucoup d’ennuis dans votre usage de ce disque, comme l’impossibilité de lire un cd sur certains appareils (autoradios notamment, mais aussi certaines chaînes hi-fi,...), l’interdiction de numériser ce disque ou de transférer son contenu plus de quelques fois sur un balladeur numérique etc. D’autre part, en évitant le prolifération des DRM, vous permettrez aux utilisateurs de logiciels libres de conserver un accès à la musique légale (car les producteurs de DRM font tout pour empêcher la lecture de leurs disques avec des logiciels libres) et vous participerez à la promotion d’un modèle de gestion de la musique plus équilibré, centré sur les auteurs et les auditeurs et plus sur les producteurs.

6. Pour ce mêmes raisons, et quoi que puissent crier certains auteurs-compositeurs, signez la pétition de l’initiative EUCD contre la loi DADVSI en France, il n’est pas trop tard (malgré le bordel généralisé qui s’est produit en décembre à l’assemblée) et il s’agit d’un enjeu politique extrêmement important [3] dans lequel le ministre de la culture s’est transformé en agent de propagande des capitalistes oligopolistiques de l’industrie musicale.

7. N’achetez un périphérique informatique (une imprimante, un scanner, un disque dur externe ou un appareil photo) que si des drivers [4] sont disponibles pour Linux. Si vous utilisez déjà Linux, ceci relève de l’évidence, mais le conseil est aussi valable pour ceux qui n’utilisent pas (encore) un système d’exploitation libre. Pour deux raisons : d’abord vous vous faciliterez très sérieusement la vie pour le jour où vous déciderez de passer à Linux, puisque tout votre matériel sera compatible. Ensuite, en exigeant des drivers linux, vous ferez pression sur les fabricants en les forçant à prendre en compte les utilisateurs de Linux. C’est un enjeu capital car, sous la pression de Microsoft, de nombreux fabricants ne proposent pas de drivers Linux.

8. Demandez au gestionnaire informatique et aux responsables des lieux publics (une école, une bibliothèque, une administration,...) ou semi publics (une association, un syndicat,...) que vous fréquentez qu’ils passent leur parc informatique à Linux. Sauf exceptions, il est anormal que les pouvoirs publics achètent du logiciel propriétaire quand des équivalents libres existent : c’est du gaspillage d’argent public, c’est une promotion indue d’un monopole industriel que les citoyens paient chaque jour. Souvent, les réactions seront positives face à cette demande car beaucoup d’informaticiens sont convaincus de la pertinence de des solutions libres. Ils hésitent cependant souvent à migrer vers elles en craignant des réactions négatives des utilisateurs obligés de changer quelques unes de leurs habitudes. Le simple fait, en tant qu’utilisateur, de manifester votre intérêt pour cette évolution et votre bonne volonté face au (petit) changement que cela représentera peut constituer un puissant facteur favorable. L’enjeu est de taille car c’est dans les lieux collectifs que la grande masse des utilisateurs pourront sans doute utiliser un système GNU/Linux pour la première fois et se convaincre du fait que "ce n’est pas si compliqué à utiliser".

9. Remplacez MSN par Jabber. Jabber, c’est un système libre de messagerie instantannée, très proche sur le plan des fonctionnallités des systèmes existants (MSN, Yahoo,...) et qui possède quelques atouts intéressants (possibilité de cryptage des conversations par exemple).

10. Enfin, abandonnez définitivement Windows et passez à Linux, vous verrez, c’est pas compliqué. Des distributions comme Fedora, Mandriva ou surtout Ubuntu [5] (mais ce ne sont que des exemples) sont extrêmement faciles à installer. C’est l’affaire d’une demi-journée, tout compris.

Au plaisir de lire vos réactions,

Notes

[1Ce qui est très positif, fort justifié, et dont je me félicite bien évidemment ; ça prouve qu’on progresse.

[2Si vous êtes motivés et que vous avez un peu d’argent à investir, vous pouvez envisagez une plainte en justice, mais je ne connais pas précisément toutes les implications de ce choix ni les chances réelles de gagner.

[4Un driver — ou pilote — est un petit programme qui permet de contrôler un périphérique.

Messages

  • Lire l’intéressant article de Andrew Binstock dans le dernier
    numéro de Software Development Times. Il est intitulé :
    "The Changing Face of Open Source".

    http://www.sdtimes.com/printArticle/column-20060101-01.html

    Les logiciels "ouverts" dérivent peu à peu vers un modèle
    économique proche de celui des logiciels propriétaires, avec
    l’accessibilité du code source en plus. Mais dans la plupart
    des contrats publics où des logiciels propriétaires sont utilisés,
    l’accès au code source et sa maintenance pour une période
    déterminée font partie intégrante du contrat.

    En bref, plus le temps passe, moins le logiciel devient libre.
    C’est une réalité économique, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas.

    • Bonsoir,

      Merci de la référence.

      Les logiciels "ouverts" dérivent peu à peu vers un modèle économique proche de celui des logiciels propriétaires, avec l’accessibilité du code source en plus.

      C’est pour cela qu’il est important de faire une différence entre « logiciel libre » et ouverture du code (et aussi entre logiciel libre et open source même si ce dernier est plus que la simple ouverture du code). Un logiciel libre, tel que défini par la licence GPL, c’est bien plus que le seul accès au code-source. C’est aussi le droit de le modifier et de le redistribuer.

      Mais dans la plupart des contrats publics où des logiciels propriétaires sont utilisés, l’accès au code source et sa maintenance pour une période déterminée font partie intégrante du contrat.

      Ceci ne concerne que certains des contrats les plus importants et c’est loin d’être une généralité, pour autant que j’en sache. Mais c’est l’évidence même, quand des enjeux stratégiques sont en jeu, de savoir ce qui est excuté sur ses ordinateurs. Si le mouvement du libre a contribué à promouvoir cette évidence, tant mieux.

      En bref, plus le temps passe, moins le logiciel devient libre.

      Je ne vois pas où est l’argument qui vous permet d’affirmer ceci. Il y a beaucoup de choses qui évoluent, mais la puissance juridique de la licence GPL n’a pas changé, et, bien au contraire, renforce ses effets viraux au fur et à mesure que s’agrandit la masse de code publié sous GPL.

      C’est une réalité économique, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas.

      En tout cas, je n’aime pas ce genre d’argument qui confond allègrement discours factuel et discours normatif.

      FS

  • En ce qui me concerne, je travaille (en Scandinavie - Danemark et Norvège) sur l’implémentation de logiciels médicaux utilisés dans des hôpitaux publics. Ces logiciels sont basés sur des solutions propriétaires (pour des raisons pratiques, techniques et économiques). Bien qu’il y ait des initiatives basées sur les logiciels libres pour les hôpitaux, elles sont très loins d’être satisfaisantes et économiquement, il serait très discutable de se lancer dans l’aventure, tant pour les intéressés (les hôpitaux) que pour les contractants. J’en avais (un peu) parlé il y a longtemps ici :

    http://www.xhovemont.be/archive/2004/08/25/264.aspx

    Il y a d’autres domaines relevant de la chose publique où j’imagine mal des solutions "libres" (la justice, par exemple). Par contre, il y en a aussi où je les encouragerais vivement (tout ce qui relève de l’enseignement, toujours par exemple). Je parle bien entendu de solutions "verticales". Mais rien n’empêche d’utiliser Linux ou MySQL comme composants d’une solution propriétaire.

  • Bonjour

    Toujours aussi intéressant à lire. Un point sur lequel je ne suis pas d’accord : le système d’exploitation. Pour avoir tenté à plusieurs reprises d’installer une distribution Linux (Red Hat, Mandrake, Suse dans l’ordre) , je peux affirmer que cela n’est pas facile et n’est pas à la portée du premier venu. J’ai finalement réussi à mettre, à côté de XP, une distribution Debian (que j’ai ensuite convertie en Sarge), mais j’ai eu de grandes difficultés à configurer le modem ADSL (c’est fait, mais en changeant des paramètres d’un fichier de config du driver, suite aux conseils trouvés dans un message unique perdu au fin fond d’un forum), le module 3D de ma carte vidéo n’est pas reconnu, et il m’est impossible de lire un DVD confortablement (son haché). Rien à voir avec l’aisance d’utilisation de XP, qui est un OS stable, sécurisé (mais oui !) et sur lequel n’importe quel périphérique ou logiciel s’installe très facilement. Lutter pour faire de Windows un OS "service public" me paraît plus intéressant.

    Pour le reste, je partage entièrement vos idées, en particulier en bureautique. J’utilise Latex depuis des lustres, Firefox à la place de IE (attention à WindowsUpdate !), et pour les inconditionnels du bureautique classique, la suite OpenOffice, le tableur Gnumeric font l’affaire.

    Cordialement, patrice.

    Cordialement.

    • Salut,

      Pour avoir tenté à plusieurs reprises d’installer une distribution Linux (Red Hat, Mandrake, Suse dans l’ordre) , je peux affirmer que cela n’est pas facile et n’est pas à la portée du premier venu.

      Ca évolue très très vite, de ce côté. C’est vrai qu’un certain nombre de distributions restents des distribs de geeks, difficilement installables, configurables, où il faut avoir une connaissance en profondeur de l’OS pour pouvoir le manipuler.

      Mais les trois distributions que je cite ont vraiment très fortement simplifié l’installation de Linux. C’est en particulier vrai pour Ubunutu qui est à mon avis plus simple à installer que Windows et dans laquelle un effort particulier a été consenti par les équipes de dev du point de vue de la reconnaissance des différents types de périphériques.

      Sans exagérer, il me semble possible d’installer un ordi sous Ubuntu — backup des données de l’ancien, installation, configuration, reconnaissance d’une imprimante et d’une connexion internet et transfert des données du backup — en une après-midi.

      Et le support technique qu’on trouve par exemple sur http://forum.ubuntu-fr.org/ est tout à fait satisfaisant, me semble-t-il.

      Enfin, je crois que ça vaudrait la peine de faire une tentative :)

      François

  • Les bonnes résolutions ont déjà été prise pour moi :) ;)
    Maintenant essayer de convaincre l’entourage.

    Si j’utilise des logiciels libres c’est pas parceque c’est des logiciels c’est parcequ’ils sont libres.

  • Je suis un peu déçue. Outre que je n’ai pas tout
    compris... Le monde plus libre : et quid de la carte Delhaize, des enquêtes sur les habitudes de consommation, des enquêtes tout court, des dossiers médicaux sur cartes à puce, etc etc ? Quid de la diversité de la presse, de la liberté de la presse, de la banalisation culturelle ? Quid enfin, mais à côté de vos propos sur Microsoft, Linux et consorts, ceux-ci vous sembleront émaner d’une Bécassine catho - new âge, quid donc du respect d’autrui, de la justice, de la bonté ?

    • * si la carte à puce était fondé sur du logiciel libre, il y aurait beaucoup moins de scandales de sécurité à son sujet, et cela n’aurait pas été un tel gouffre financier.

      * si ça ne réponds pas aux autres questions, ça ne peut qu’aller dans le bon sens. Si on diminue peu à peu nos sources d’aliénations, on dimunue nos aliénations et celles-ci sont sources d’injustice via le ressentiment et le besoin de justice et vengeance exacerbé qu’elles finissent par produire.

      * Si vous ne dîtes pas ce que vous n’avez pas compris, les gens auront du mal à vous l’expliquer (votre bénéfice) et à changer leur discours pour qu’il soit plus clair (leur bénéfice). Ce dialogue serait d’ailleurs une assez belle illustration de l’esprit Open Source, qui peut aussi s’appliquer aux discours (rhétorique).

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