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Abonnement TEC contre plaque minéralogique ? Non merci

mercredi 26 juillet 2006, par François Schreuer

Parmi les errements qui tiennent le plus souvent lieu, en Belgique, de politiques de mobilité, il en est un qui me surprend particulièrement, qui m’étonne, pour tout dire, qui me stupéfie et me laisse pantois. Il s’agit de cette mesure curieuse qu’ont prise les gouvernements régionaux flamands (d’abord) et wallons (ensuite) — lesquels seront d’ici peu imités par le gouvernement bruxellois — visant à allouer un abonnement gratuit aux transports en commun (respectivement aux sociétés De Lijn, TEC et STIB) à toute personne qui renonce à l’usage de sa voiture. Bien sûr, à première vue, ça a l’air sympathique, ça dénote d’un soucis de protéger l’environnement (ou de fluidifier le traffic, c’est selon le point de vue), ça fait mesure incitative sympa et pas mesure coercitive emmerdante, enfin bref, ça a presque quelques airs d’une idée intelligente.

Il ne faut cependant pas chercher bien loin pour s’apercevoir de l’injustice profonde de la mesure, comme de l’inconséquence de ses promoteurs, sans parler du fait qu’elle est très loin d’atteindre les objectifs fixés comme le souligne Hugues Danze dans Le Soir de ce mardi 25 juillet.

En quoi cette approche est-elle profondément injuste ? Tout simplement parce qu’elle ne concerne que... les actuels propriétaires de voiture, ce qui exclut tous ceux qui, pour diverses raisons, ne sont pas propriétaires d’un véhicule. Il y a tous ceux qui n’en ont tout simplement les moyens : ceux-là, qui devraient pourtant être les premiers à bénéficier d’un accès facilité aux transports en commun, ne sont tout simplement concernés. Le « patron des bus wallons », interrogé dans l’article cité plus haut, ne s’en cache d’ailleurs pas : « Le public visé est celui qui vit en zone urbanisée et qui a une deuxième ou une troisième voiture », explique-t-il sans sourciller. Autrement dit, les pauvres n’ont qu’à se brosser.

Il y a aussi tous ceux qui ont fait le choix écologique ou simplement humain de ne pas avoir de voiture, qui considèrent depuis longtemps que l’utilisation intensive de la voiture est essentiellement une nuisance environnementale, sanitaire, sociale,... et qui ont organisé leur vie en conséquence. Ils circulent donc en transports en commun, à pied ou à vélo,... Ceux-là, puisqu’ils ne représentent pas une possibilité d’amélioration immédiate des chiffres, sont tout simplement ignorés et n’auront droit à rien. Dans le même genre, les jeunes débarquant sur le marché de l’emploi et choisissant d’investir dans un vélo et dans un abonnement de transports en commun plutôt que dans une voiture, sont superbement ignorés par le ministère des bonnes intentions et pourront prendre à leur charge l’intégralité des frais. Bref, alors qu’il faudrait surtout avoir de cette question une approche en termes de stocks et favoriser TOUS les citoyens dont les comportements en matière de mobilité sont respectueux de l’environnement, le ministre Antoine [1] qui a mis sur pied le système (de même que ses homologues flamands dont il s’est inspiré) raisonne en termes de flux et ne s’intéresse qu’aux effets à court-terme et aux effets d’annonce qu’il pourra en tirer. Ce qui engendre, on le voit, des injustices assez criantes dans l’allocation des moyens publics.

Bref, une fois de plus, les pouvoirs publics démontrent à quel point ils sont convaincus de la pertinence de la gratuité des transports, mais sans malheureusement en tirer les conséquences. Car à rester strictement dans la logique du système, la seule mesure cohérente aurait consisté à attribuer un abonnement gratuit aux transports en commun à tout citoyen qui n’est pas propriétaire d’un véhicule. Ç’aurait, c’est vrai, été une politique ambitieuse, coûteuse mais susceptible de résultats véritablement révolutionnaires. D’ailleurs, une fois qu’on aurait été là, la gratuité généralisée se serait vite imposée, seule politique sensée en matière de transports publics, mais c’est une autre histoire. Une fois de plus, donc, il y avait une bonne idée à réaliser. Une fois de plus, nos médiocres politiciens ont lamentablement échoué à l’exploiter.

Notes

[1Qui appartient, comme chacun sait, au parti qui regroupe les « centristes démocrates humanistes », brave homme.

Messages

  • Le but de cette mesure n’est, selon moi, pas d’offir le transport en commun (c’est d’ailleurs limité je pense).

    Le but est de réduire le nombre de voitures. point, retour à la ligne.

    Du coup, le public visé est ceux qui ont une voiture, cela me semble logique : moins de voiture = moins de traffic, moins de pollution, moins d’accident = tout le monde y gagne.

    Et bien non, les pauvres ou les précurseurs sans voiture n’en bénéficient pas et c’est logique. Quand on fait une campagne contre les méfaits du tabac et pour le sport, est-ce que les non-fumeurs et sportifs se plaignent car des sous sont dépensés alors qu’eux n’en ont pas besoin ?

    La solidarité ça fonctionne aussi dans l’autre sens. Personnellement, je ne bénéficierais pas de cette mesure et pourtant je la trouve très très bien car chaque voiture de moins, c’est autant de gagné !

    • Si en plus d’être injuste cette mesure est inefficace, elle est à dénoncer. D’autant plus si tu es, comme moi, de ceux qui ne possède pas de voiture et sont ulcéré par les cohortes de voitures remplies au minimum (le conducteur) que nous voyons sur nos routes. Car cette politique est nocive à la lutte contre l’utilisation abusive de la voiture puisqu’elle pollue le débat.

    • Bonsoir,

      Le but de cette mesure n’est, selon moi, pas d’offir le transport en commun (c’est d’ailleurs limité je pense).

      Le but est de réduire le nombre de voitures. point, retour à la ligne.

      Mon post ne consiste pas tellement à mettre en cause le but (affirmé) de cette mesure — et si je le mets en cause, ce n’est justement que dans la mesure où il y a un hiatus clair entre affirmation pro-environnementaliste et mesure de court-terme — que la légitimité du moyen retenu pour y parvenir. Je ne pense tout simplement pas qu’une mesure de ce type soit équitable.

      À cela s’ajoute, mais de manière parfaitement subsidiaire, la question de l’efficacité, qui est clairement en cause, puisqu’on est très très loin d’atteindre les objectifs fixés (lesquels sont eux-mêmes largement en-dessous de ce qu’on aurait pu attendre d’une telle politique). La raison en est sans doute que la compensation donnée est largement insuffisante pour peser sur le choix : il s’agit, dans l’offre de la région wallone, d’un abonnement TEC d’un an pour une personne, soit vraiment pas grand-chose. Un abonnement de cinq ans à tous les réseaux de transports en commun du pays pour tous les membres de la famille et un abonnement à un système de car-sharing serait sans doute efficace (mais encore plus injuste, à mon sens).

      Du coup, le public visé est ceux qui ont une voiture, cela me semble logique : moins de voiture = moins de traffic, moins de pollution, moins d’accident = tout le monde y gagne.

      Ça ne me semble pas aussi simple. En particulier, on peut anticiper, sur le moyen ou le long terme, un effet de bord assez pervers de ce type de mesure (en raison du fait qu’elle n’affecte pas un comportement dans la durée, mais un événement à un moment bien précis), qui, si elles sont appellées à se répéter, seront intégrées dans le calcul d’utilité du citoyen-consommateur et viendront paradoxalement renforcer l’attrait de la voiture : par exemple, un individu est engagé pour travailler six mois dans la ville d’à côté. Il sait que s’il achète une voiture et qu’il la revend quand son travail sera terminé, il obtiendra des avantages qu’il n’aurait pas eu en choisissant de circuler en transports en commun. Sans doute, je l’ai dit, l’avantage consenti par les pouvoirs publics est-il en l’espèce trop insignifiant pour réellement influencer ce type de choix (mais ça joue aussi dans l’autre sens), mais ce n’est pas exemple pas le cas des mesures proposées par la Flandre ou, bientôt, par la région bruxelloise.

      Je pense donc que la seule politique cohérente en la matière consiste à agir sur les coûts d’utilisation : en intégrant tous les paramètres (prix, temps de parcours, confort, etc), il doit tout simplement être plus avantageux d’utiliser les transports en commun que la voiture. C’est la seule manière d’inciter les individus à arbitrer en faveur de moyens de transports moins polluants. On est très loin du compte. L’offre de transports en commun reste tout à fait insuffisante, notamment dans la desserte des zones rurales ou dans la desserte de nuit. Et le prix n’est pas suffisamment incitatif (il coûte souvent moins cher d’aller quelque part en voiture qu’en train au tarif normal, dès qu’on est deux ou trois dans la voiture) et les formules tarifaires sont en outre inadaptées aux personnes qui, pour circuler, doivent utiliser des réseaux différents (TEC, STIB, SNCB, etc).

      Pour dire net, je pense que si l’on prend en compte les inconvénients liés à l’usage des transports en commun d’une part (temps de déplacements beaucoup plus long sauf exceptions, irrégularité, inconfort, etc) d’une part et l’énorme différenciel d’utilité sociale des deux comportements d’autre part, on se rend compte qu’il est nécessaire de mettre en place la gratuité des transports en commun, financée par une taxe sur les transports polluants. C’est le seul moyen de faire en sorte qu’il soit plus intéressant de choisir les transports en commun que la voiture.

    • "il est nécessaire de mettre en place la gratuité des transports en commun, financée par une taxe sur les transports polluants."

      J’approuve pleinement l’idée.

      "C’est le seul moyen de faire en sorte qu’il soit plus intéressant de choisir les transports en commun que la voiture."

      Je ne serai pas aussi catégorique. Je remplacerai le "seul" par un "un".

      Oui, la mesure n’est pas génialissime. Mais elle est positive et c’est tout ce qu’il faut retenir.

      Pour ma part, je crois que l’usage de la voiture va tendre naturellement à décroître d’ici les 25 prochaines années pour :
      - le prix du pétrole
      - les embouteillages

      Aller à Bruxelles en voiture le matin n’est certainement pas plus économique ni rapide que le train. Bien au contraire. Et pourtant, les gens en sont toujours persuadés.

  • Petite "anecdote" qui entre à merveille dans le débat des transports en commun si chers.

    Je sais, je précise avant même de raconter la suite : l’enquête à été menée il y a "des années" et certaines choses ont changé depuis. Mais cela j’y reviendrai à la fin.

    Allons-y, rions !

    Dans le courant des années 80 (je suis trop jeune pour m’en rappelé, j’avais 10-12 ans à l’époque), une enquête financière a été menée : faut-il laisser les transports publics bruxellois payant ou les rendre gratuits.

    Et c’est là que c’est "drôle" (vaut mieux en rire que d’en pleurer).

    Cette enquête, menée de concert par des internes à la STIB et des gens de l’extérieur, a prouvé que faire payer les transports, ça coûte plus cher que de les laisser gratuit.

    Et oui. Réfléchissons, analysons. C’est assez logique : faire payer les transports, c’est
    - des machines (des gens à l’époque) pour vendre les cartes
    - des cartes
    - des controleurs
    - des ouvriers pour réparer les machines (que la machine soit en panne d’elle-même ou pour enlever un chewing-gum).

    Oui, cette enquête a été faite dans les années 80. Ma mère en parle de temps en temps quand une conversation dévie sur ce sujet. On lui rétorque souvent que cela à bien changé.

    En fait pas vraiment. Je prends ma station de pré-métro. Monsieur au guichet et sa machine rudimentaire mais O combien performante, a été remplacé par deux machines. Souvent en panne d’ailleurs. Une des machines prend les billets et la monnaie. L’autre, merveille de technolgie, me permet de payer avec ma carte de banque, par Bancontact ou Proton au choix.

    Quand je vois le nombre de fois que des ouvriers sont là à tripatouiller le ventre de ses machines ... je rigole doucement.

    Mais alors, crions au scandale ! Cela leur coûte de nous faire payer les transports. A cause des frais que cela engendre.

    Sauf que ...

    Produire les cartes, installer les machines, les controler, les vider de leurs sous, controler à la sortie des stations ou dans les bus et les trams.

    Les transports payant sont un acte socio-économique, murement réfléchi. Arrêter de faire payer, c’est mettre des milliers de gens au chômage.

    Parce que ne nous leurons pas. Les gens qui préfèrent la voiture alors qu’ils ne font que circuler en ville pour aller travailler (et partent en vacances en avion ou en car, sans la voiture !) ne le font pas pour cause des prix des transports en commun. Entre voiture et STIB, ceux qui prennent voiture ne le font pas par soucis d’économie. Mettre les tranports gratuits ne changerait rien pour les usagers. On ne serait pas 2 fois plus nombreux. Par contre il y aurait bel et bien plein de chômeurs en plus. Et on est déjà assez comme ça. Surtout à Bruxelles.

    Mais oui, cette action "plaque contre abonnement" m’a bien fait rire. Pour la même cause. Celui qui se promène en voiture dans Bruxelles, ne le fait que pour le confort, pas pour le prix. Alors lui dire que s’il rend sa voiture il pourra aller travailler gratuitement en tram, coincé entre la porte et des tas de gens qu’il ne connait pas, dans ces véhicules surchauffés et mal aérés ... c’est ridicule.

    Et avouons, le confort de 5 ans de voiture contre 1 an de sardinage aux heures de pointe dans les transport, bof. Je ne trouve pas cela attirant du tout. Mais ca fait joli. N’oubliez pas, on vote dans pas longtemps.

    Cette action me fait penser à l’action Bebat, la collecte de piles usagées. Chaque sachet est une chance de gagner je ne sais plus trop quoi. Et moi alors, et mes piles rechargeables que j’utilise depuis des années ? Je peux avoir la chance de gagner la même chose à chaque fois que je recharge ?

    C’est souvent "les pires" consommateurs qu’on attire par des dons, des loteries ou autre. Quant à ceux qui font des efforts depuis le départ : zut, passez votre chemin.

    A quand une distribution de cadeaux pour "consommation sage et réfléchie" ? Une paire de baskets par an si j’accepte de ne pas m’acheter de voiture. Chiche ? Qui osera ?