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La politique wallonne de mobilité, ou le choix délibéré de l’impasse

vendredi 20 avril 2007, par François Schreuer

Le gouvernement régional wallon vient de prendre un train de décisions concernant la mobilité. Le moins qu’on puisse dire est ça ne vole pas très haut. En fait, c’est même carrément effrayant de voir à quel point les gouvernants de ce pays — au premier rang desquels se trouve en l’occurrence le catastrophique Michel Daerden — peuvent s’engager — nous engager — par leurs choix dans une impasse dont nous mettrons du temps à sortir.

Très rapide tour d’horizon.

1. Réseau routier. Commençons par le plus conséquent et le plus scandaleux qui est l’obstination du gouvernement et en particulier de son ministre des transports à poursuivre sa politique du tout-à-la-voiture, qui se matérialise par la construction forcenée d’autoroutes. Il s’agit pourtant d’un véritable non-sens écologique autant que stratégique — on aura l’air malin avec nos autoroutes quand l’ère du pétrole sera terminée —, social — il n’y a pas plus injuste, plus défavorable aux pauvres, qu’un développement axé sur la bagnole — ou urbanistique — vous avez vu à quoi ressemblent les abords de nos villes, cet immonde hinterland qui envahit tout l’espace de ses kilomètres de parkings et de grandes surfaces éparses ? Mais quoi qu’il en coûte, on continue en Wallonie de bâtir des autoroutes, désignées généralement sous le terme hautement abusif de « chaînons manquants » (quand il ne s’agit pas d’ajouter des bandes de circulation aux autoroutes existantes). Soit dit en passant, on apprend aujourd’hui dans Le Soir que le coût des travaux de l’A 605 — soit la nouvelle autoroute qu’il est question de construire à l’Est de Liège — est désormais évalué à 400 millions d’euros, soit quasiment le double des estimations d’il y a à peine trois ans, soit une somme extrêmement importante au regard des capacités d’investissement de la région wallonne. Avec cet argent, il serait pourtant possible de réaliser un très beau réseau de transports en commun dans toute l’agglomération liégeoise, de d’opérer ainsi un transfert modal qui réduirait la pression automobile et éviterait la construction de cette nouvelle autoroute. C’est ce que réclamera notamment la vélorution organisée par l’Euromayday ce samedi 28 avril — une très bonne occasion de se mobiliser contre cette politique ubuesque qui nous mène droit dans le mur. Je ne m’étends pas plus longuement ici, j’ai déjà eu l’occasion de parler de cette liaison à plusieurs reprises dans ce blog (notamment ici et ici).

2. Chemins de fer. Concernant les infrastructures ferroviaires (compétence fédérale, sur laquelle le pouvoir régional wallon dispose cependant d’une voix au chapitre en ce qui concerne le plan d’investissement), la même inconséquence crasse prévaut, puisqu’il est question, plutôt que de moderniser le réseau existant et d’améliorer l’accès aux noyaux urbains, de se lancer dans la construction d’un réseau ferroviaire hors des villes, le long des autoroutes, véritable aberration, comme j’ai eu l’occasion de l’expliquer en détail avec mon ami Bernard Swartenbroekx dans un texte écrit à l’automne 2005 qui garde malheureusement toute son actualité.

3. TEC. Concernant les transports en commun de proximité, c’est quasiment le silence — une expérience-pilote de desserte des lieux de sortie nocturne en guise de cache-sexe — alors que c’est sur ce point que des investissements très importants devraient être concentrés. Il est pourtant nécessaire, impératif pour l’avenir, de développer les importantes infrastructures — trams, trams-trains, métros, bateaux-mouche, RER — qui permettront l’augmentation de capacité nécessaires pour réaliser la sortie de la civilisation de la voiture qui nous attend de gré ou de force. De cela, on ne se préoccupe pas au gouvernement wallon.

4. Vélo. En ce qui concerne la petite reine, la seule politique régionale de quelque ampleur est celle du Ravel, ce réseau de « voies lentes » prenant place la plupart du temps sur les anciens chemins de halage ou sur l’assise de voies de chemin de fer désaffectées [1], ce qui est sans doute fort sympathique mais ne relève que très marginalement d’une politique de mobilité. Le Ravel concerne surtout les promeneurs du dimanche, le tourisme, ce genre de choses,... son tracé répond rarement à des besoins de mobilité. Et quand c’est le cas, comme par exemple à Liège où le Ravel traverse la ville en longeant la Meuse, l’aménagement reste celui d’un espace de promenade (gros pavés bien peu amènes pour les cyclistes et leurs montures, bancs et arbres coupant par endroits la piste cyclable, très mauvaises connexions avec le réseau routier,...) bien plus que d’un équipement efficace répondant aux attentes des cyclistes urbains pour lesquels le vélo est un moyen de transport. Quoi qu’il en soit, c’est surtout en négligeant complètement l’aménagement pour les cyclistes des (nombreuses) voiries qui dépendent de son ministère que pêche la Région wallone. C’est véritablement le trou noir de la mobilité cycliste au sud du pays, l’exemple-type de la non-politique wallone en la matière : les routes régionales restent le domaine exclsuif des voitures et sont souvent dangereuses pour les vélos, y compris celles qui se trouvent en milieu urbain. Il suffit pourtant de franchir une frontière pour se rendre compte qu’il n’y a là aucune fatalité : tant la Flandre, que les Pays-Bas ou l’Allemagne ont en matière de mobilité cyclistes plus que quelques longueurs d’avance.

Notes

[1Qu’il eut souvent été plus intelligent de réaffecter à leur destination initiale, soit dit en passant, mais passons.

Messages

  • Le TEC.

    On en encore vu son utilité à Liège aujourd’hui.
    Et on la verra toujours lundi...

  • en France la consommation globale de carburant diminue pour les véhicules particuliers depuis 2-3 ans, en parallele avec les fortes augmentations des prix.

    pour les détails :
    http://www.statistiques.equipement....
    http://www.securiteroutiere.gouv.fr...

  • et on peut être quasi certain que la construction de cette autoroute ne se fera pas par des entreprises locales ou régionales comme l’ont déjà démontré les récents travaux sur les E411 et E25...

  • Je partage ton analyse, mais la trouve incomplète. Le vélo : ce n’est pas important uniquement en ville. Je roule à la campagne, et parfois en ville (Bruxelles, Namur et Liège). Je suis toujours surprise de constater que c’est beaucoup plus sécurisant en ville, parce que les voitures roulent moins vite, sont régulièrement calées par des feux rouges, et les routes sont plus larges. Puis quoi qu’on en dise, il y a quand même une certaine signalisation prévue.

    Par contre quand je roule à Virton, Bertrix ou dans les villages gaumais qui sont traversés par des grand routes, c’est vraiment casse gueule. Peu de circulation et souvent en ligne droite, ça fait des voitures qui foncent, et comme les bandes sont insuffisamment larges pour mettre une voiture et un cycliste côte à côte et que la RW met des ilots partout pour empêcher les voitures de dépasser, ça frôle de très près. Aucune piste cyclable, aucun paneau, aucun SUL, aucun sas (pas de feu, d’ailleurs, donc les voitures ne s’arrêtent jamais aux carrefours, surtout si c’est pour un cycliste). A Arlon, ce n’est pas beaucoup mieux. Dans les grandes villes, il y a au moins un minimum d’investissement... (ce qui ne remet pas en cause ton article, j’en ai juste marre qu’on ne parle jamais des campagnes ou petites villes, comme si le problème ne s’y posait pas).

    Une amie bruxelloise qui vient d’emménager à Virton pose le même constat que moi.

    Deuxième ajout : la mobilité, c’est aussi et avant tout à pied. Les exemples sont nombreux d’endroits où, lorsque la chaussée est étroite, on rétrécit ou supprime les trottoirs plutôt que les bandes automobiles... ou encore on supprime le trottoir pour mettre des places de parking.

    • Allons allons,... Dans 5 ans vous viendrez pédaler le dimanche après-midi sur le boooo Ravel qui longera cette somptueuse Autoroute. Et les Ecolos, eh ben, ils pourront aussi observer tranquillement les zones Natura 2000 soigneusement encagées de part et d’autres de la langue de béton.

      Et dans 15 ans, lorsqu’un dimanche sur trois sera un dimanche sans voitures, nous pourrons même pédaler directement sur l’autoroute.
      Alors ma ptite Dame, c’est pas le bonheur, ça ? Et qu’est-ce qu’on dit à Tonton Daerden ?

  • Sans vouloir jouer les gauchistes de service, je pense simplement que nos gouvernants ne connaissent pas les modes de transport alternatifs parce qu’ils ne les utilisent pas. Ils sillonent le pays dans leurs grosses bagnoles avec chauffeur (Voir a ce propos : La dérangeante vérité écologique de nos hommes politiques).

    Autre petite remarque : utiliser un RAVEL (effectivment le dimanche avec les enfants) me laisse toujours un gout amer. Utiliser un RAVEL, c’est circuler a velo sur des sites propres pour tram ou train desaffectes. Lorsque l’on y reflechi un minimum, le RAVEL est l’illustration d’un recul clair d’une politique de transport en commun en milieu rural, un transport qui fait tant defaut aujourd’hui. Un exemple liegeois ? La cote de Fleron est un "bouchon permanent" engorgee de voitures et de bus. Juste a cote, un site propre transforme en RAVEL attend les balladeurs du dimanche.

    Pierre

    Voir en ligne : Blog + rouge + vert

  • Certes François tu as raison pour la politique du tout-à-la-voiture en Région wallonne. Mais tu oublies sa plus petite province : le Brabant wallon, qui ne respirera (façon de parler) qu’avec un RER en bonne et due forme. Sinon, excellent papier.

    Voir en ligne : http://blog.brux.name

  • Cycliste liégeois depuis les années soixante je n’ai jamais compris les polémiques au sujet du manque d’infrastructure pour les cyclistes à Liège. Le seul problème typiquement liégeois à mon avis c’est qu’après une vingtaine d’années de travail de bureau, il manque à tous un peu de mollets pour gravir la côte d’Ans, du Sart Tilman, de Fléron, d’Embourg, problème que n’ont pas ni les hollandais ni les allemands ni les flamands.

    Par contre pouvoir aller travailler a pied ce serait effectivement encore mieux qu’à vélo. Redynamiser le centre en y réinstallant les pme qui sont en periphérie par ex ? Etendre les piétonniers ?
    PS : je ne vois pas pourquoi la fin du pétrole signifie la fin de l’automobile ? On peut faire avancer des voitures avec bien d’autres énergies non ?

    • Bonsoir,

      Cycliste liégeois depuis les années soixante je n’ai jamais compris les polémiques au sujet du manque d’infrastructure pour les cyclistes à Liège. Le seul problème typiquement liégeois à mon avis c’est qu’après une vingtaine d’années de travail de bureau, il manque à tous un peu de mollets pour gravir la côte d’Ans, du Sart Tilman, de Fléron, d’Embourg, problème que n’ont pas ni les hollandais ni les allemands ni les flamands.

      Certes, quoiqu’il se trouve des systèmes pour la conjurer, la déclivité de nos collines liégeoises peut être rédhibitoire pour certains (et pas seulement ceux qui ont passé vingt ans derrière un bureau). Mais le potentiel sur les trajets en fond de vallée est déjà énorme et pourtant totalement sous-exploité (même si l’usage du vélo commence à prendre, depuis peu, un peu plus d’importance dans le centre-ville liégeois). Les raisons en sont sans doute multiples (agressivité des automobilistes vis-à-vis des vélos,...), mais la principale me semble quand même être le manque criant d’aménagements urbains pour les vélos, particulièrement sur les voiries régionales qui sont précisément celles qui ont le plus besoin d’être aménagées (du côté des autorités communales, les choses commencent à bouger). Allez visiter les villes flamandes ou néerlandaises, précisément, vous y verrez que la place réservée au vélo est considérablement plus importante qu’ici. Circuler à Liège est souvent dangereux, ou au moins insécurisant, circuler en vélo à Gand est juste un plaisir. Ça change tout.

      Par contre pouvoir aller travailler a pied ce serait effectivement encore mieux qu’à vélo. Redynamiser le centre en y réinstallant les pme qui sont en periphérie par ex ? Etendre les piétonniers ?

      Oui, tout le monde est globalement d’accord sur l’idée qu’il faut redensifier la ville, y ramener des fonctions qui en sont sorties,... mais c’est tout l’inverse qui se passe. On continue à ouvrir des grandes surfaces en périphérie, on continue à implanter des emplois dans des zones même pas déservies par les transports en commun.

      PS : je ne vois pas pourquoi la fin du pétrole signifie la fin de l’automobile ? On peut faire avancer des voitures avec bien d’autres énergies non ?

      Lesquelles ? Les biocarburants sont un mirage : toutes les surfaces agricoles mondiales ou quasiment seraient nécessaires à la production de l’équivalent énergétique de notre consommation de pétrole actuelle. Le combustible nucléaire sera probablement épuisé dans quelques dizaines d’années. Les énergies renouvelables (hydroélectrique, solaire, marées,...) représentent un potentiel, mais certainement pas de quoi faire rouler des centaines de millions de voitures. L’ère dans laquelle nous sommes en train d’entrer sera celle d’une bien moindre intensité énergétique que celle qui se termine et au cours de laquelle l’humanité aura consommé — en moins de deux siècles — la quasi-totalité des énergies fossiles accumulées dans les entrailles de la planète depuis des millions d’années.

    • Bon, si tout le monde est d’accord qu’il faut redensifier la ville, on commence par quoi ? Faire redescendre l’ULG à Liège ? Manifester contre le déboisement du Sart Tilman et la nouvelle cité du pré Aily ?

      Concernant l’automobile on peut faire mieux. Entre le 1l/1000 km de l’écomarathon et les 7l/100 de la mienne il y a surement moyen. C’est sur que la biomasse avec les techniques actuelles ne suffit pas a elle seule. Mais là aussi, la Belgique avec son gros ZERO en 2004 pour la production de biocarburants pourrait faire mieux.

      Et en attendant l’escalator a vélos dans la côte de Tilff, je roulerai a moto ;-)

    • Je ne sais pas pourquoi il y a un tel fossé entre les déclarations et les actes. Sans doute les hommes politiques ne mesurent-ils pas à quel point notre société a besoin d’un changement profond sur pas mal de façon dont elle est gérée. Sans doute aussi tolérons-nous au pouvoir des gens qui ne devraient pas y être.

      Pour l’ULg, l’erreur qui a malheureusement été commise en implantant la plupart des facultés au Sart-Tilman est difficilement réversible, me semble-t-il. Ne serait-ce que parce qu’il faudrait trouver des milliards pour revenir en arrière et que je ne vois pas où on pourrait les dénicher. Personnellement — comme nous l’écrivions il y a deux ans dans le programme du SAEL — je suis favorable à la mise en place d’un tram-train vers le Sart-Tilman ainsi qu’à la construction d’un petit noyau urbain (commerces, logements,...) sur les énormes surfaces actuellement consacrées au parking [1].

      Sur l’efficacité énergétique, enfin, il est bien clair, comme je l’ai écrit maladroitement ici-même aujourd’hui et comme David Leloup l’a montré de façon beaucoup plus convaincante.

      [1Ce point avait d’ailleurs déjà été discuté in illo tempore sur ce blog.

    • Il n’est pas certain non plus que dans 20 ans l’ULG existera encore. Du moins on pourrait raisonnablement penser qu’elle va évoluer vers quelque chose de moins gourmand en surface bétonnée, en énergie et en personnel.

    • Les universités sont, parmi les institutions que les hommes ont mises en place, de loin les plus durables (avec les Eglises peut-être).

      Peut-être que leur nombre se verra réduit, mais l’ULg est suffisamment grosse pour ne pas trop craindre d’être du lot.

      Quant à la modification des techniques d’enseignement, qui passeront peut-être plus par le net dans l’avenir, elles sera sans doute compensée par le développement d’autres pratiques. Dans tous les cas du béton il faudra encore,...

  • D’après un article du Guardian, le coût des travaux routiers en Europe a augmenté de 7-9% par an sur les 10 dernières années... Pourquoi cela s’arrêterait-il ?

    Donc, en incorporant la TVA on arrivera assez vite aux 600-700 millions...