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Il faut sauver le Parti socialiste

mardi 12 juin 2007, par François Schreuer

Je m’amuse de constater que les quelques banderilles virtuelles que j’ai placées ces derniers temps dans l’arrière-train de certaines figures du PS (avec une prédilection avouée pour les pompeux cornichons comme José Happart ou les pourris comme Michel Daerden [1]) m’ont valu l’acrimonie parfois très acérée de quelques militants du PS venus flâner dans les environs de ces modestes carnets. L’un d’entre eux, particulièrement remonté, a même émis l’hypothèse un peu précipitée que je serais payé par Didier Reynders. Je dois dire que si la perspective d’être rémunéré pour tenir ces chroniques ne me déplairaît pas, loin de là et si j’aimerais beaucoup par ailleurs compter parmi mes lecteurs une personnalité comme Didier Reynders (à qui j’ai la fatuité de croire que cette lecture pourrait ne pas faire que du tort), je veille bien entendu à conserver toute l’indépendance requise à l’exercice du commentaire politique.

Bref, à en croire certains intervenants, je n’aurais de cesse de faire du tort au Parti socialiste. Telle n’est pourtant pas mon intention, bien au contraire et je m’étonne de cette mécompréhension. S’il me plaît de fustiger régulièrement les manquements du PS, c’est peut-être tout simplement parce que j’attends beaucoup de ce parti. Ainsi, je ne perds guère mon temps à faire la chronique des médiocrités du MR, dont tout qui a entendu au cours de cette campagne une interview de Florence Reuter sait pourtant à quel point elles peuvent être abyssales.

Bien au contraire, donc, je pense qu’à l’instar d’un certain soldat Ryan, fort mal embarqué dans un film de guerre d’il y a quelques années, il faut sauver le Parti socialiste.

Mais pourquoi donc, me demanderez-vous, fort légitimement, faudrait-il sauver le parti socialiste ? Ne peut-on donc le laisser mariner dans son jus, ainsi que semblaient notamment le penser — peut-être sous le coup de l’euphorie — bon nombre d’écologistes que j’ai croisés hier soir dans les soirées électorales du parti vert à Bruxelles et à Liège ? Je ne le pense pas et j’y vois trois raisons très simples.

— La première raison est tout simplement que le PS est menacé. Non pas de disparaître — les lourds paquebots de ce genre ont une inertie qui leur permet de traverser, sur leur erre, bien des tumultes ; malgré son recul, le PS reste d’ailleurs une force politique de tout premier plan, mieux implantée, dans l’ensemble, que le MR, malgré la percée de ce parti. Non, le PS est menacé d’un encéphalogramme plat. Lesté des ambitions personnelles par trop envahissantes qui y pulullent, plus nombreuses que les chenilles processionnaires en un printemps post-climatique — passez-moi l’expression —, le PS n’a plus le goût du combat, celui qu’il a eu jadis, au siècle dernier et dans celui d’avant. Il semble décidé à limiter désormais ses ambitions à une cogestion ronronnante de l’Etat qui lui assure le train de vie auquel il goûte et lui garantit le paiement des nombreuses prébendes dont il dépend. J’aimerais que mes lecteurs se convainquent que cette situation est nuisible à la gauche.

— La seconde raison est que nous avons besoin de la social-démocratie qui est — aujourd’hui et vraisemblement pour longtemps — la seule force capable de faire poids au niveau européen, là où tout se joue, là où tout devrait se jouer, là où tout se jouera. Les Verts m’excuseront de rappeler que s’ils font des résultats honorables dans plusieurs pays d’Europe, dont la Belgique, ils ne parviennent pas à émerger dans bien d’autres et ne constituent en conséquence pas ou pas encore une force politique capable d’impulser une dynamique de progrès social à l’échelon européen.

— Enfin, aucun autre parti que le PS ne dispose d’un ancrage solide dans les bastions populaires. Qu’on le veuille ou non, le PS demeure le principal parti populaire de ce pays. Cette seule caractéristique lui assure, en ce qui me concerne, un minimum de respect et beaucoup d’attention. Cela prouve que tout n’est pas à jeter dans ce vieux parti même s’il y a lieu de se poser beaucoup de questions sur la manière dont tout cela se passe.

Pour atteindre à ce sauvetage que je décrète indispensable, un train de mesures énergiques s’impose, dont vous me permettrez de proposer un inventaire, quelque peu décousu, très peu original sans doute, mais qui sera peut-être utile à ceux des socialistes qui me feront l’amabilité de me lire sans supputer que je suis payé par M. Reynders.

Sur le plan du programme

1.1. Retrouver une ambition sociale. Le programme du PS se limite pour l’instant à la défense des acquis, à l’entretien du système. C’est totalement insuffisant. Qu’est-ce que le PS a à dire aux précaires ? Réponse : rien. Cela doit changer. Le rôle du PS est d’ouvrir l’avenir, pas maintenir le passé vivant. Au programme, impérativement : gratuité généralisée des transports en commun, suppression de la chasse aux chômeurs, suppression du « stage d’attente » pour les chômeurs, etc

1.2. Traiter enfin sérieusement l’environnement. À l’exception de certaines personnalités qui semblent concernées par les questions écologiques (je pense notamment à Jean Cornil), la façon dont le PS envisage l’environnement est à pleurer. Commençons là où le PS est toujours au pouvoir, la région wallonne et disons un mot des questions de mobilité : abandon de tous les programmes autoroutiers envisagés, abandon de la gare de Gosselies, abandon du projet de ligne de chemin de fer le long des autoroutes en Wallonie, construction d’une ligne de chemin de fer rapide Bruxelles-Charleroi le long de l’autouroute, réouverture de nouvelles lignes de chemin de fer partout où c’est possible, création d’un réseau de tram-train dans l’agglomération liégeoise, doublement de la dorsale wallonne, etc

1.3. Ne plus transiger sur les libertés fondamentales. Le PS doit absolument instaurer un mécanisme de « sonnette d’alarme » en son sein qui lui permette d’éviter de cautionner des agissements gravissimes qui sont commis en son nom ou sous la responsabilité d’un des siens. La culture « de gouvernement » du PS incite en effet systématiquement à faire bloc derrière ses ministres chaque fois qu’un de ceux-ci est mis en difficulté. C’est une bonne chose quand l’adversaire est la droite. C’en est une très mauvaise quand ce sont les organisations syndicales ou les organisations de défense des droits de l’homme qui pointent une dérive qui est en train de se produire sous la réponsabilité d’une éminence socialiste. Je pense évidemment aux faits de torture qui se sont produits sous le ministère de Mme Onkelinx et dont j’ai déjà parlé dans ces pages.

1.4. Mettre la gomme à l’Europe. C’est là que ça se passe. C’est là qu’il faut engager le fer. C’est là qu’il faut obtenir une harmonisation fiscale par le haut, un traité social européen, etc.

Sur le plan des pratiques de pouvoir

2.1. Tolérer la liberté d’expression. Un des aspects les plus irritants du PS est la culture véritablement stalinienne qui y sévit en ce qui concerne la liberté d’expression. Des paroles qui ne plairont pas à certains gros pontes ou seront considérées comme nuisible (à court terme) au parti entraînerait des mesures de rétorsion et non une réponse argumentée. Le PS débat peu, il se refuse souvent au dialogue. Mis en cause, il fait le gros dos. Le traitement qui a été réservé aux rénovateurs du PS carolo est emblématique de cette tendance. Qu’il est difficile, aussi, d’obtenir ne serait-ce que la possibilité de discuter avec un membre du PS, c’est-à-dire de confronter les points de vue non pas sur un mode polémique mais sur un mode constructif. La réaction de l’internaute cité ci-dessus est emblématique de cette culture que je dénonçais également, dans un billet récent, dans le chef de M. Daerden. La réponse à cette situation préjudiciable se trouve à mon avis dans l’établissement d’un droit de tendance effectif et identifié. Il n’est pas concevable qu’un parti de la taille du PS soit structuré uniquement selon son organigramme hiérarchique et selon les affinités personnelles de ses principaux leaders. Il est essentiel, au contraire, que des tendances politiques se fassent jour, puissent être identifiées par tous, puissent intervenir non seulement au sein du PS mais également dans les débats publics, à l’extérieur du parti, ainsi que cela se pratique en France où les courants de la gauche maintiennent une animation philosophique que le PS belge ne connait pas. Si ce droit de tendance est formellement reconnu dans les statuts du PS, tous les témoignages de militants du PS convergent pour affirmer que ce droit est purement virtuel tant il est clair que ceux qui se risqueraient à en user se verraient placés an ban du parti. Il faut croire que MM. Happart, Daerden et consorts n’ont guère envie de devoir débattre d’idées et se satisfont très bien de la situation présente.

2.2. Interdire le cumul des mandats au-dessus d’un certain niveau. Comme je l’ai déjà dit ici et là, je ne suis personnellement pas un acharné de la question du décumul des mandats. Ça ne me gêne pas qu’un homme ou une femme politique exerce simultanément plusieurs mandats pour autant que trois conditions soient respectées : a) ces mandats doivent être compatibles du point de vue des conflits d’intérêts qu’ils peuvent susciter, b) la charge de travail qu’ils représentent doit être raisonnablement supportable par un individu et c) la rémunération à laquelle ces mandats donne lieu doit être plafonnée à un montant qu’il me semble raisonnable d’évaluer au traitement d’un parlementaire fédéral. Ces trois conditions sont cependant loin, très loin, très très loin d’être remplies par des dizaines de mandataires du PS. Voici donc un chantier de plus à ouvrir.

2.3. Interdire radicalement le népotisme. Ce comportement est une des pires nuisances démocratiques. Il convient d’y mettre un terme avec une énergie et une volonté proportionnelle à la désinvolture qui a eu cours jusqu’à présent : démission de tous les mandataires coupables de népotisme, instauration de la règle draconienne selon laquelle on ne peut être mandataire du parti, à quelque niveau que ce soit, lorsqu’un de ses parents au premier degré l’est aussi. MM. Mathot junior, Daerden père et fils, Van Cauwenberghe père et fils, Collignon junior, entre autres, devraient être démis de toutes les fonctions et privés de l’exercice du moindre mandat politique ou de toute fonction rémunérée dans le parti ou dans sa périphérie, et cela pour quelques années, le temps que les cadres se renouvellent. Je ne doute pas que ce retour à la vie « civile » leur serait par ailleurs extrêmement bénéfique sur le plan personnel.

J’en arrête là pour ce soir. Ce catalogue est aimablement rhapsodique, on me le pardonnera. Je suggère tout simplement aux électeurs de cesser de voter pour ce parti tant que les points listés ci-dessus n’auront pas été mis en oeuvre, de façon à le contraindre enfin à bouger.

J’ai le sentiment qu’il pose quelques questions qui méritent un peu d’attention. Je me permets en passant de suggérer aux caciques socialistes qui liraient ceci de démentir mon point 2.1. en entamant le débat ici-même. Les pseudos sont tolérés. Je veillerai pour ma part à garantir une tenue exemplaire des éventuels échanges.

Illustration : Moscou, mausolée de Lénine.

Notes

[1Une catégorie n’excluant pas l’autre.

Messages

  • Bonjour François,

    Texte intéressant, dont je partage une bonne partie de l’analyse - même si, tu le sais, je ne suis ni socialiste ni homme de gauche à proprement parler. L’affaiblissement des partis de gauche et de centre-gauche qui est très marqué au nord du pays (où, grosso modo, la gauche ne représente plus que 20% des voix) inaugure néammoins un déséquilibre qui me préoccupe fortement. Surtout que ces élections s’accompagnent, au niveau francophone, d’une droitisation du MR, parti "libéral" (les guillemets sont intentionnels) qui me déplaît au plus au point.

    Je voudrais te poser une question concrète relative à l’évolution du Parti Socialiste : que penses-tu de la stratégie du Linkspartei en Allemagne, parti constitué de l’ancien parti socialiste est-allemand (le SED devenu PDS) et de personalités politiques issues du SDP (au premier rang desquels Oskar Lafontaine) deçues de la politique socio-économique de feu le gouvernement rouge-vert ? Le PS ne pourrait-il pas s’en inspirer ?

    Il me semble à titre personnel que la séparation des PS belges et français en une aile socio-démocrate, à vocation gouvernementale et "gestionnaire", axée au centre-gauche, et une aile clairement socialiste, ancrée "à gauche de la gauche", à vocation plus contestataire, aurait pleinement son sens dans le rapport de force politique actuel.

    (Note que j’entends "social-démocratie" dans un sens vraisemblablement différent du tien, ie. j’entends par là l’orientation politique actuelle des partis socio-démocrates dans les pays germaniques et scandinaves)

    Une telle distinction entre socio-démocrates et socialistes "purs et durs" est après tout déjà à l’oeuvre implicitement ou explicitement au sein des PS belges et français (entre le positionnement de J-L Mélenchon et celle de Strauss-Kahn, il me semble y avoir un gouffre politique, que le débat sur le TCE a notamment mis au jour).

    Au niveau européen, cela permettrait aussi de clarifier leur positionnement par rapport aux autres membres du Parti Socialiste Européen, qui ont un profil en grande majorité beaucoup plus "consensuel" que ceux des PS belges et français.

    De façon générale, je trouve qu’il y aurait du sens à trouver au niveau européen 6 grandes familles politiques :
    - une "gauche de la gauche" regroupant les groupes socialistes, communistes, trotskistes, altermondialistes etc.
    - un groupe vert ;
    - un groupe socio-démocrate, à l’image de la social-démocratie allemande ;
    - un groupe libéral-démocrate constitué des partis libéraux européens (le MR et le VLD ont malheureusent un profil assez droitier mais c’est loin d’être le cas partout en Europe) et de démocrates chrétiens centristes comme le Modem de Bayrou ou la Margherita de Francesco Rutelli ;
    - un groupe conservateur constitué des partis conservateurs classiques ;
    - un groupe d’extrême-droite et de nationalistes.

    Distinguer au sein du PS socio-démocrates et socialistes ne serait, à mon sens, que prendre acte de divergences profondes existant depuis de nombreuses années entre ces deux courants. Il est vrai que cette question au sein du PS belge se pose avec moins d’acuité qu’au PS français qui vient malheureusement de vivre une cuisante défaite, mais je crois qu’elle se pose néammoins.

    Naturellement, on pourrait craindre là une dispersion des forces de gauche et de centre-gauche, mais je ne suis pas sûr que cette crainte soit réellement fondée. Le flou caractérisant le message politique du PS, se posant parfois en contestataire d’un système qu’il gère pourtant depuis des dizaines d’années et draguant un mouvement altermondialiste qui ne partage pourtant pas son agenda est je crois bien plus nocif, et ce pour les deux parties. Et rien n’interdit de plus à ces deux courants de s’allier politiquement par la suite - en Allemagne, le SDP et le Linkspartei n’ont pu le faire pour des raisons liées à des inimitiés personnelles entre Schröder et Lafontaine, mais l’Italie montre a contrario l’exemple d’une alliance qui a su se rassembler malgré un émiettement politique considérable des partis de gauche...

    Enfin voilà, j’aimerais avoir ton opinion sur ce sujet !

    Bien à toi,

    Pierre

    PS : j’en profite pour te féliciter de la pertinence de tes articles sur ce blog - même si je ne suis pas, loin s’en faut, nécessairement d’accord avec leur orientation politique, je les trouve toujours très intéressants et constructifs.

    • Salut Pierre,

      Vastes questions que tu poses là, ça demanderait quelques billets complets pour y répondre par le menu (sur certains sujets, les linéaments de textes futurs macèrent d’ailleurs pour le moment dans mes méninges). En attendant, voici quelques réponses lapidaires aux points principaux de ton message :

      1. L’affaiblissement catastrophique de la gauche au Nord du pays que tu soulignes est sans doute la principale raison que je vois de ne pas bloquer le jeu institutionnel pour autant que les Flamands soient prêts à assumer les conséquences de leur désir d’indépendance, comme je l’écrivais hier. Je ne crois pas à une droitisation intrinsèque de la Flandre — c’est là un concept beaucoup trop essentialiste pour le nominaliste forcené que je suis —, j’ai plutôt le sentiment d’en entraînement mal assumé et mal compris dans une surrenchère nationaliste dont les leaders du Belang — mais, paradoxalement, probablement pas de son électorat — sont les aiguillons et dont les principaux éditorialistes flamands sont les complices, éventuellement à l’insu de leur plein gré (Luc Van der Kelen est par exemple très membre du mouvement B Plus). Le peu de discernement dont semblent faire preuve les électeurs flamands (puisqu’il semble que le message qu’ils délivrent par leur vote ne correspond pas au sentiment qui serait le leur d’après diverses enquêtes d’opinion) n’est malheureusement pas propre à cette région. Les exemples d’emballement médiatico-politique sont nombreux. La dépolitisation des citoyens, l’incapacité à discerner clairement, les enjeux et les positionnements, le vote « à l’instinct », bref l’avancée du système spectaculaire marchand est un fléau relativement bien partagé par tous les peuples qui regardent la télévision. Le réveil sera douloureux au lendemain de l’indépendance quant nos (toujours) concitoyens flamands constateront que tous leurs problèmes ne se sont pas évanouis après qu’ils se soient débarassés de nous :)

      2. Bien d’accord pour constater la radicalisation à droite du MR et pour la trouver préoccupante.

      3. Je suis avec beaucoup d’intérêt les évolutions du Linkspartei allemand (malgré le peu d’informations qu’on trouve à ce sujet dans la presse francophone, y compris la presse dite « alternative »). Il ne me semble cependant pas que l’exemple soit si facilement transposable en Belgique, notamment parce que, à l’instar de la France, il est bien possible que la Belgique ait une des extrême-gauche les plus bêtes du monde, ainsi que j’essaierai de l’expliquer dans les prochains jours. J’ai également certains doutes quant à la capacité du Linkspartei à sortir du vieux discours marxiste pour refonder un projet de gauche qui ne renie pas ses inspirations marxiennes et autres tout en se démarquant nettement des vieilles lunes productivistes et liberticides. Ma connaissance de la langue allemande ne me permet malheureusement pas d’en dire beaucoup plus puisque, en l’état actuel des choses, je suis incapable de me lancer dans la lecture du programme de ce parti (si tu connais une traduction anglaise ou française, je suis intéressé).

      4. Sur la « refonte » du champ politique que tu préconises, nous ne sommes pas d’accord. D’abord parce qu’il ne me semble pas très pertinent de planifier comme tu le fais l’organisation du champ politique. La politique est affaires de forces immanentes et l’on fait avec celles qui se manifestent. Je note aussi que tu ne sembles pas vraiment prendre en compte la conflictualité qui est propre au fait politique. Tu proposes somme toute une vision très pacifiée, très neutralisée de la politique, qui ne fait droit à la volonté de changement des opprimés que d’une façon symbolique, en leur donnant la liberté de parole, de façon minoritaire, mais pas en leur permettant de contester la violence que représente la posture inégalitaire de la droite. Il n’y a pas de symétrie, d’équivalence axiologique entre gauche et droite, à mon avis. La droite reste fondamentalement une posture d’accaparement minoritaire des ressources et communie dans le mythe anthropologiquement non fondé de l’individu, qui tient seul debout, mérite par principe ce qui lui arrive. La gauche reste fondamentalement une posture d’émancipation qui met l’accent sur l’interedépendance des êtres humains et cherche à donner une place à chacun. Si l’on admet ceci, il n’y a plus de sens à proposer une organisation du champ politique comme tu le fais. Quelques remarques néanmoins :

      4.1. Comme tu le remarques, je ne donne sans doute pas la même définition que toi au terme « social-démocrate ». Pour moi, Mélenchon représente un positionnement typiquement social-démocrate, c’est-à-dire réformiste, défenseur du changement sans rupture institutionnelle. Quant à DSK, je le classe plus volontiers dans une catégorie centriste ou libérale. DSK n’est certainement pas un défenseur de l’accroissement de l’égalité des conditions, ce qui ne permet pas de le classer à gauche. Les blairistes (New Labour, SPD,...) sont quant à eux clairement à classer à droite, toujours selon le même critère égalitaire. Le cas des scandinaves est plus complexes ; on peut en reparler.

      4.2. Quant au « socialisme », il s’agit pour moi d’une figure mythique, partout invoquée mais dépourvue à présent de signification concrète.

      4.3. L’idée que seuls les centristes — dits aussi « modérés », qu’ils soient libéraux, conservateurs ou sociaux-démocrates — peuvent gouverner, qui transparaît implicitement dans ton propos, me déplaît. Pour deux raisons : a) il est malsain que la démocratie ne permette pas de changement de cap politique, ce qui est le cas si on gouverne tout le temps au centre et b) il est malsain d’exonérer la gauche radicale de tout lien au réel de la gestion quotidienne d’une société ; c’est la mettre dans une position trop confortable.

      4.4. Je ne crois pas que les démocrates-chrétiens et les libéraux aient grand chose en commun, pas suffisamment pour faire maison commune en tout cas. Et de toute façon, l’actualité de long terme n’est pas au consensus centriste et à la paux sociale mais à la droite revencharde et bonopartiste (Sarkozy, Aznar, Fini,...) qui réunit de force libéraux, centristes et conservateurs pour mener la guerre aux pauvres.

      Ma réponses est probablement incomplète mais je m’arrête là. Merci en tout de prendre le temps de faire des commentaires si complets. C’est un plaisir à lire.

      François

    • Hello Francois,

      Merci de ta réponse. Nous sommes sur la même longueur d’onde sur les points 1 et 2. Concernant le MR, j’ajoute que cette radicalisation est, tu en conviendras, en bonne partie due à une stratégie d’imitation et de "récupération médiatique" de la récente victoire de l’UMP en France (ainsi bien sûr que de la personnalité et des convictions de M. Reynders, bien différentes d’un Louis Michel ou d’un Richard Miller)... J’ai le sentiment général que le paysage politique francophone en Belgique est de manière générale beaucoup trop dépendant de la situation politique francaise qui, si elle a ses mérites - en terme de vivacité du débat politique, notamment - a néammoins de très importants défauts... La France est loin, très loin selon moi de constituer le modèle politique idéal dont les Wallons et Bruxellois devraient s’inspirer.

      Concernant le Linkspartei, tu peux trouver des textes en anglais (ainsi qu’en russe, d’ailleurs ;) ) sur la section internationale du parti. Tu peux notamment trouver la traduction anglaise de leur programme (version courte), intitulé "A new Social Idea" à cette adresse

      J’ai l’impression que l’arrivée d’Oskar Lafontaine, qui était auparavant une des principales figures du SDP et ancien Minister-Präsident de la Sarre, a fait beaucoup pour infléchir l’orientation politique du Linkspartei dans le sens d’une ligne clairement ancrée à gauche, mais non marxiste. Lafontaine est d’ailleurs au passage toujours une personnalité très populaire dans la Sarre, où j’habite actuellement.

      Ceci dit, il est vrai que le SDP et les Verts allemands reprochent toujours à ce parti d’être une resucée du SED est-allemand.

      Enfin voilà. Concernant ma question relative à l’opportunité de distinguer social-démocratie et socialisme dans les partis socialistes francophones :

      1. Tu as évidemment raison quant à la naiveté qu´il y aurait à "redécouper" ainsi le champ politique... Disons qu’il s’agit de ma part plus d’un souhait personnel ou d’une idéalisation. Je pense néammoins que les divergences entre ces deux types de gauche sont déjà apparues, depuis longtemps et de manière persistente, et ne sont pas une simple vue de l’esprit. Le débat sur le CPE étant à cet égard significatif.

      Quant au "déni de conflictualité" que tu affirmes déceler dans mon analyse, je ne pense pas être aussi coupable que tu sembles le dire. Le libéralisme politique que je défends (qui est, pour faire simple, un libéralisme "rawlsien") ne nie aucunement cette conflictualité irréductible dans les relations sociales. Raymond Aron répétait d’ailleurs sans cesse l’importance et la pertinence de l’analyse marxiste des structures sociales, même s’il avait dessus un point de vue très critique. Ceci dit, il est vrai que pour le libéralisme politique, cette notion de conflictualité n’est pas l’outil primordial d’analyse du fait politique, au contraire d’autres écoles.

      Et surtout, cette conflictualité ne se divise pas selon les libéraux nécessairement en une division gauche-droite, qui est une grille d’analyse parmi d’autres, indispensable dans certains champs (celui des valeurs morales ou de la question de la redistribution, par exemple), mais inopérant dans d’autres - je crois notamment que la question de la "nation" traverse le clivage droite-gauche ; il y a des "nationalistes" (le mot est vraisemblablement trop fort mais je n’en ai pas d’autres sous la main. En France, on parlerait de souverainistes, mais le terme ne se généralise pas ailleurs en Europe) à droite comme à gauche.

      Je reste néammoins convaincu de la pertinence de clivage droite-gauche dans plusieurs domaines clés, et mon propos n’était absolument pas de l’effacer - d’ailleurs, même si cela avait été mon intention, je n’ai pas de baguette magique pour ce faire ;). L’idée de base était de prendre acte d’une distinction fondamentale, déjà présente depuis de nombreuses années, au sein des partis réputés socialistes entre une aile "socio-démocrate" et une aile plus contestataire. Mais cette distinction n’amène pas nécessairement une dilution du clivage gauche-droite, tout comme la distinction classique entre écologistes et socialistes "orthodoxes" ne change rien à leur appartenance commune à la gauche.

      2. Je ne suis pas de ton avis lorsque tu classes le SDP dans le même sac que le New Labour. Le modèle social allemand reste très différent du modèle britannique (et c’est heureux) et le programme politique du SDP (ainsi que du PvdA néerlandais) se distingue très sensiblement des travaillistes britanniques, notamment au niveau de la politique de l’emploi, de la lutte contre la pauvreté et de gestion du système de santé.

      3. Il est vrai que je ne pense pas que ce soit le rôle de la gauche contestataire de gouverner. Cela ne signifie pas pour autant que tout changement de cap politique soit impossible, je vois en effet plus que des nuances entre la social-démocratie et le conservatisme. Du reste, cette gauche radicale peut soutenir une majorité et participer à la "gestion quotidienne de la société" sans être directement aux commandes gouvernementales, comme en Italie (je peux me tromper, mais il me semble que la "gauche de la gauche" italienne ne gère aucun portefeuille ministériel d’importance dans le gouvernement Prodi II).

      Mais la gauche contestataire ne s’écarte-t-elle pas elle-même de cette "gestion quotidienne de la société" en s’appuyant sur une éthique plus de conviction que de responsabilité ? C’est parfois mon impression à la lecture de certains articles altermondialistes, singulièrement dans le monde francophone.

      4. Concernant le rapprochement entre démocrates chrétiens, libéraux et centristes, je n’ai il est vrai pas été très clair. Je parlais plus spécifiquement de certains mouvements de la démocratie chrétienne, principalement la Margherita et le Mouvement démocrate, qui ont récemment pris une orientation politique qui contraste avec les chrétiens-démocrates classiques (en Allemagne, Flandre, etc.), clairement conservateurs.

      Sur ce point précis, ce rapprochement n’est aucunement une vue de l’esprit de ma part - le groupe ADLE au parlement européen est effectivement constitué des partis libéraux (avec une palette assez large) et des deux mouvements présidés par Rutelli et Bayrou. (Je pense d’ailleurs au passage que le CdH aurait intérêt de quitter le PPE et de rejoindre ce groupe, en accord avec leur recentrage politique et leurs critiques virulentes quant à l’euroscepticisme et l’orientation politique générale du PPE.)

      Bien à toi,

      Pierre

  • Bonjour,

    Est-il nécessaire de consacrer de l’énergie à certains de tes détracteurs ?
    Je pense notamment à Sébarlon. Vu le style, l’orthographe et la pauvreté de sa réaction, son intervention se dilue d’elle-même dans l’inintérêt. J’ai difficile de croire que des sieurs comme Daerden, Happart & co puissent s’attirer une cour de personnages autres qu’intriguants et intéressés.
    Tout qui est doté d’un minimum de bon sens ne peut voir en ces grands hommes d’états que des parvenus dont tu tresses si habilement les lauriers.
    Merci pour tes articles pointus que je découvre.
    Michel

    • Vous avez raison. Disons que ce cher Sebarlon (je sens qu’il va devenir une référence sur ce blog) m’a donné l’occasion (et pas qu’à moi) d’une très rafraichissante crise d’hilarité et qu’en cette période, c’est là quelque chose de précieux. Plus sérieusement, j’ai trouvé que cette réaction était peut-être représentative d’une certaine approche de la politique dans certaines franges du PS.

      Mais, effectivement, je devrais plutôt prendre le temps de répondre à ceux de mes visiteurs qui me font l’amabilité de poster ici des commentaires intelligents — et ils sont de plus en plus nombreux ; j’en profite pour les remercier et les inciter à poursuivre. Les commentaires que je reçois sont la principale motivation que j’ai à tenir ces carnets.

      François

  • Finalement, n’est-il pas juste de leur [aux politiques] rappeler que le pouvoir n’est pas leur propriété et quoiqu’ils en pensent, il ne leur est que prêter par les citoyens et seulement pour gérer la chose commune.
    Il n’empêche que certains parmi nous jugent que leur(s) champion(s) ne peuvent être dénigré(s) et que l’attaque est d’office un crime.
    http://election.tropdebruit.be/news/la-reponse-d-andre-flahaut-ps

    Et pourtant, il nous faut bien jouer les bouffons pour leur expliquer les erreurs qu’ils commettent (toute idéologie confondue), parce que l’argument ne porte pas, il faut faire dans le pamphlet.

    Merci pour tes écrits, qui le sont bien.

    Voir en ligne : Tant de mauvaise humeur sur tant de sujets.

  • Bonjour,

    pas le temps aujourd’hui de faire long ...
    juste quelques remarques lancées au vent :

    - il y a une vraie confusion sémantique, en partie orchestrée (avec beaucoup de talent) à droite, notamment en France (Sarkozy, grand inspirateur de Didier Reynders). Par exemple, il me paraît assez inadéquat de taxer Sarkozy (si j’ose dire) de libéral. Il ne l’est pas, sa politique ne l’est pas (allez jeter un coup d’oeil sur les sites "vraiment" libéraux : ça défrise, et Sarko n’est vraiment pas reconnu comme libéral !). Par contre, il est un vrai conservateur(c’est un comble quand on songe à son positionnement en tant que candidat de la rupture), et surtout il mène une politique de classe, de défense et promotion d’une classe sociale qui forme une vraie oligarchie financière en France.

    - la gauche d’ailleurs (le PS en tous cas) serait bien inspiré de remettre au goût du jour une attaque franche contre le capitalisme plutôt que contre le "libéralisme" (je rappelle que ce sont aussi les forces proprement libérales qu’il y a quand même en partie au MR qui ont permis les avancées portées par la gauche en matières dites éthiques, euthanasie, avortement, mariage homo, etc.)

    - le cas de l’Angleterre est complexe (faut quand même replacer ça dans une histoire) : et par exemple, Tony Blair à fait procéder à des investissements massifs en emplois dans les services publics, à un niveau qu’aucun autre pays européen n’a atteint ses dix/quinze dernières années !!! Certes, l’Angleterre venait de loin, mais ce n’est pas les conservateurs qui l’aurait fait, même après Thatcher.

    - je crois qu’il y a aujourd’hui à redéfinir les clivages. Moins au niveau d’un corpus idélogique remis sans cesse sur le chantier et d’analyses de fond, qui ne manquent pas, qui sont lues et discutées au sein des partis, etc. Mais plutôt en termes de discours programmatique (programme soumis aux congrès des partis), discours médiatiques, sémantique (dans la communication grand public).

    - si l’on regarde dans les faits et sous les mots les grandes lignes de fractures, elles sont nettement plus simples (heu... à ma relecture, c’est sans doute pas le bon mot) que celles évoquées en six parts de gâteau dans un des posts à cet article, et elles traversent les partis :

    1/ sortir ou non (et si oui, comment) du modèle productiviste capitaliste de production/consommation de masse

    2/ réinterroger/renouveler/refonder ou non le modèle actuel de la démocratie représentative qui oscille entre une démocratie technocratisée et un modèle pastoral plus ou moins musclé (voir les derniers écrits de JC Milner, ou la figure de Sarkozy, en chef providentiel messianique) - lire et relire J. Rancière à ce sujet.

    3/ s’ancrer pour le siècle à venir dans les Etats Nations ou avancer (mais comment) vers de nouvelles formes de démocratie et de gouvernement plus larges (au niveau européen pour nous, par exemple), notamment afin de peser sur le devenir global du monde, qui est en soi une bonne chose s’il n’est pas vécu et pensé sous la forme d’un destin déshistoricisé)

    4/ plus douloureux et plus dangereux, repenser la tension entre l’universalisme issus des Lumières et les phénomènes totalitaires, d’exclusion de l’autre, de micro-communautarisation de l’individu-roi qui en sont la part maudite, le processus symétrique (voir Malaise dans la civilisation de Freud et les analyses de Lacan, par exemple).

    La gauche marxienne (hé là les Gründrisse, c’est toujours décoiffant ... un vieux discours, non mais !) peut retrouver ses petits dans ces quatre angles d’attaque.

    Et je crois qu’ils permettent de retracer solidement un certain nombre de clivages qui redonnent du sens à des luttes de classes (vieux concept dépassé ? chaque jour j’en vois les effets concrets, à vous couper le souffle) et à la bi-partition gauche-droite.

    Oui, il faut sauver le PS.

    Je viens de lire l’entretien de Lizin dans la Libre ... il y a du boulot, leur logiciel est buggé jusqu’à l’os.

    Et les Ecolos seraient bien inspirés (pour des raisons de fond ET de stratégie à moyen et long terme) de calmer leur haine viscérale du PS et d’essayer de travailler (et de valoriser) ceux qui au PS sont des militants (de base, cadres ou même élus) sincères, honnêtes, inventifs, enthousiastes, désireux de changer le monde. Ils sont nombreux, même s’ils ne sont pas les plus visibles.

  • ... il n’y a pas que Charleroi !
    Lire l’article de Marc Bolland, Bourgmestre PS de Blégny paru dans la LLB.

    Il y a d’autres questions à se poser, sans tabou, sans agressivité, dans le respect des uns et des autres. C’est aujourd’hui le moment ou jamais de se les poser, pour repartir du bon pied.

  • Bonjour François,

    Voici quelques réflexions inspirées par ton texte « Il faut sauver le Parti socialiste ».

    Notes liminaires

    1) Le tombeau de Lénine ne me semble pas la meilleure illustration pour ton propos, à moins de d’accompagner celle-ci d’une de ses féroces citations à propos des trahisons sociale-démocrates ;-))) mais bon, ça ferait sans doute tout aussi out of date. Un portrait de Jaurès, voire des leaders du POB, qui aurait p-ê été plus à propos… mais c’est un tout petit détail…

    2) Comme tu le sais, ou pas, j’ai grandit dans une « vieille famille ouvrière de gauche », principalement « socialiste », avec parfois l’une ou l’autre brebis égarée au PC. Mais sans doute un socialisme de base, marxisant, à la fois tel qu’il forgeait le cœur du POB et de la Charte de Quaregnon, et fortement imprégné de cet « anarcho »-syndicalisme (Sorel) du courant renardiste forgé dans la résistance par le syndicalisme clandestin du MSU… Il ne s’agit donc pas d’un socialisme qui s’axe uniquement sur le parlementarisme, mais qui articule mouvement social, développement d’une économie sociale parallèle, création de culture populaire et ouvrière, socialisation de moyens de production, syndicalisme de combat et de contre-pouvoir, construction de rapport de force y compris, si nécessaire, par le recours à la désobéissance civile, l’insurrection voire la lutte armée. Ce socialisme sera aussi marqué dans les années ’50/’60 par les apports théoriques et pratiques du courant trotskyste interne au PSB, dont Ernest Mandel est sans doute la figure la plus marquante (On sait le rôle qu’il joua dans la rédaction de la brochure signée d’André Renard « Vers le socialisme par l’action », ou dans les deux grands documents de congrès de la FGTB en 54 et 58, « pour des réformes de structures anticapitalistes » et « Démocratie et Holding »). C’est un socialisme qui accueillait les enfants des républicains espagnols ou qui finançait un bateau d’armes de la FN pour aider la jeune révolution cubaine à se défendre, comparé à un PS d’aujourd’hui qui participe à « l’encagement » des sans-papier dans les centres fermés et qui condamne publique le non-renouvellement justifié de la fréquence d’émission de RCTV par Hugo Chavez. Je fais ce rappel parce que je crois profondément avoir été marqué par cette « conception du monde » dans une version tripale et dans les valeurs inculquées à travers l’éducation, bien avant d’en avoir eut une compréhension intellectuelle. C’est donc face à une « guerre intérieure », entre ce socialisme des trippes et les pratiques réelles du PS (pourtant « moins pires » à l’époque) qui fera qu’en ’89-’90, le seul moyen pour moi de rester socialiste sera de ne plus être au PS.

    Cette sensibilité socialiste est aussi « internationaliste », elle a pour vertu le patriotisme des idées contre celui des nations ou des organisations. Et pourtant rompre avec l’organisation que l’on a défendu, pour laquelle on a dépensé temps et énergie, est un exercice extrêmement éprouvant. De cela, j’en sais quelques choses que pour l’avoir vécu 2 fois en 20 ans — et pour m’en sentir encore maintenant profondément orphelin, bien que la deuxième « rupture » soit plus humaine qu’idéologique…

    Pourquoi cette longue introduction ? Parce que je pense que ton texte part d’une prémisse erronée. Voici pourquoi…

    Il faut sauver le socialisme

    C’est le « socialisme » qu’il faut sauver d’abord, et pas le PS. A moins qu’il n’y contribue mais l’on voit rarement les fossoyeurs devenir urgentistes…

    À partir de la fin des années ’80, les partis socialistes et sociaux-démocrates n’ont plus pu prendre appui sur l’épouvantail soviétique pour négocier des avancées sociales, d’autant moins qu’ils avaient déconstruit leur tissu social et associatif, et que par la massification du chômage et de la consommation de masse (et donc du « crédit ») les organisations syndicales perdaient de plus en plus de leur rapport de force.

    C’est aussi de cette époque que date un basculement dans le personnel politique du PS… Certes, il avait toujours comportés des bourgeois et des technocrates, mais ceux-ci deviennent totalement dominants, ayant souvent en plus une « autre nature » — si les premiers avaient souvent fait le choix du PS par « conviction », nombre des nouveaux n’y sont que parce qu’il est/devient détenteur d’un pouvoir absolu en Wallonie, et qu’il est donc par conséquent le « lieu du pouvoir , ils choisissent donc le PS par pragmatisme carriériste. Face à eux, le poids de mandataires et des fédérations populaires et ouvrières ne cessent de décliner dans la structure… et avec eux l’idéologie et les valeurs fondatrices du socialisme wallon (je dis « wallon » parce que historiquement et sociologiquement, la moitié néerlandophone du POB/PSB n’a pas le même parcours — sa conversion beaucoup plus rapide au blairisme et à la troisième voie l’illustre bien).

    Ce n’est donc pas le Parti socialiste qu’il faut sauver mais bel et bien le Socialisme tout court. Comme toi, je ne crois d’ailleurs pas que le PS soit menacé de disparition, par contre j’affirme que son « encéphalogramme social » est plat depuis déjà longtemps et ne donne encore que de rares signes de vie que parce qu’il est sous respirateur artificiel… (Maintenir les apparences — « on a sauvé la façade », comme dit Claude Semal — pour conserver l’électeur « historique » lambda, celui qui ne verra pas (ou ne voudra pas voir) qu’on a « bazardé le reste ») [1].

    Et un brin de sociologie, mâtiné de fonctionnalisme, permettra de mieux apprécier le fait que « l’on fait ce que l’on est ». En Flandre, dans les rodomontades pré-électorales du SP.a, on a entendu certains appels au fait qu’ils faillent à nouveau envoyer des ouvriers et des salariés dans les chambres… encore faudrait-il que ceux-ci soient déjà massivement présence dans les instances. Tout juste est-il qu’on les trouvera, mais ils y sont maintenant à titre de « témoins », comme les immigrés extra-européens ou les femmes… (Moins qu’ailleurs c’est vrai, mais « moins » ça ne vaut pas dire « bien plus »).

    En Europe occidentale, ce sont les socialistes et sociaux-démocrates qui ont pris le relais de Thatcher et Reagan. En effet, si l’on s’offre un peu de recule, on verra distinctement qu’au cours de 15 dernières années, la droite a éprouvé énormément de difficultés à faire passer la moindre réforme néolibérale. D’abord parce qu’à chaque fois, elle s’est affronté à un mouvement social massif (même si c’est parfois sur une durée très courte) mais aussi parce qu’elle est divisée en deux pôles aux intérêts contradictoires (un pôle « historique » qui prend appui sur le capitalisme productif national et un pôle « moderniste » du capitalisme financier et transnational ; pôles dont les intérêts immédiats, ne fusse qu’en matière de croissance de la consommation et d’inflation, divergent totalement). Les « socialistes », qui d’une part ont un pouvoir d’influence sur le mouvement syndical et d’autre part ne sont pas aussi intimement liés au capital (certes, il y a des contacts de personnes mais rien d’aussi puissant que dans les partis de droite), vont donc devenir à travers l’Europe les meilleurs pourvoyeurs des contre-réformes néolibérales. On songera à l’acte fondamental que représente le traité de Maastricht (à une époque où 13 des 15 gouvernements européens sont à majorité social-démocrate) ; mais aussi à la mise en place (ou à l’approfondissement) des privatisations : en France (sous Mitterrand et Jospin), en Espagne (sous Gonzales), au Portugal (sous Soares), en Grande-Bretagne (sous Blair) ou en Belgique (sous Spitaels, Busquin et Di Rupo [2]) e.a. ; mais encore les dispositions sur l’Union monétaire et l’élargissement — fondées sur un Euro fort et la lutte contre l’inflation (les fameux « critères de convergence » favorables au capitalisme financier et globalisé contre le capitalisme de production, pourvoyeur de main d’œuvre) ; mais également la mise en place de l’Europe forteresse (qui se déclinera chez nous par la création de centres fermés par Louis Tobback, sous un gouvernement rouge-romain) ; mais pareillement par de plus en plus dures mesures contre les allocataires sociaux via les « plan d’action pour l’emploi » et autres GOPE (conditionnalisation de l’accès au minimum vital par la transformation du Minimex et RIS — Van de Lanotte (SP.a) — les visites domiciliaires, la réforme du temps partiels, l’article 80, la chasse aux chômeurs (Miet Smet (CD&V) et Vandenbrouck (SPa) dans des coalitions rouge-romaine, puis violette) ; ledit « pacte des générations » emballé et pesé par les deux partis « socialistes » de la coalition…

    On ne peut donc pas dire que « le PS n’a plus le goût au combat »… il a changé de combat. Il est passé du combat pour les « masses populaire » au combat pour son maintien au pouvoir, la fin à remplacer les moyens…

    Nous avons besoin d’une gauche de gauche, et ce qui vit sous l’étiquette « social-démocrate » n’en a même plus le contenu réformiste (au sens progressiste). C’est à tel point, que comme l’écrivait déjà Michel Husson en 2001, aujourd’hui, proposer des réformes progressistes EST un acte révolutionnaire ! [3]

    Car aujourd’hui, de la différence entre « la gauche » et « la droite » quand la social-démocratie est au pouvoir, il ne reste que la « vaseline » ! Et il ne faudrait pas que le retour en force de droites dures au pouvoir dans plusieurs pays européens vienne à nous faire oublier à quel point la social-démocratie réellement existante (pas celle dont « nous rêvons ») a contribué au cours des deux dernières décennies à déconstruire tous les acquis sociaux qu’elle avait contribué à mettre en place durant le siècle qui précéda. Qui affirme encore aujourd’hui le rôle fondamental de l’impôt progressif sur le revenu, qui défend encore aujourd’hui une sécurité sociale pleine et entière avec une contribution sans rabotage, qui exprime encore fermement que le service public est un des meilleurs et des plus égalitaires moyens de redistribution des richesses ?

    Oh, certes, dans les discours, l’on retrouvera bien encore l’une fois ou l’autre de tels propos, mais dans les actes ? Qui a privatisé, qui a réduit les cotisations sociales, qui a été complice des réductions d’impôts pour les plus gros revenus, qui mène l’attaque contre les allocataires sociaux ? Notre unité de mesure doit être le réel et non l’idéal…

    Quand à l’ancrage qu’à encore le PS dans les milieux « populaires », il s’agirait aussi de s’interroger sur ce sujet, surtout quand on voit le taux de pénétration des idées libérales ou d’extrême droite dans ses couches sociales. L’implantation sociale du PS est avant tout « structurelle », dans un réseau de dépendances et de connivences, de clientèles et de débiteurs…

    Le PS est-il réformable ?

    Tu proposes pour le PS un ambitieux (au regard de son positionnement actuel) programme… La vingtaine de ministres, les dizaines de chercheurs et conseillers de l’IEV [4], les centaines de collaborateurs des cabinets et ministères, les milliers d’échevins, conseillers communaux, responsables d’USC (Union socialiste communale), etc. sont-ils a-programmatiques ? Non, et j’irai même plus loin, si seulement le PS menait combat pour son propre programme (qui n’est pourtant pas « Byzance ») ça serait déjà moins pire que maintenant… (...)

    Le pire « gendarme » est dans nos têtes

    Il me semble qu’il n’y a pas que dans les pratiques du PS que le néolibéralisme a conquis des pans entiers de territoires… L’ère du temps n’est plus à l’intelligence collective, à la conviction que la liberté pour tous n’est possible que si la liberté de chacun connait des limites, la conscience que le bien-être individuel est mieux garantit lorsqu’il est conçu pour tous, etc. Le néolibéralisme est d’abord parti à l’assaut des têtes avant de vaincre sur le terrain pratique ; il est d’abord resté pendant longtemps le dada de quelques « think tanks » passant pour de farfelus aux yeux de leurs propres pairs avant que de devenir « dieu le Père et Sa Très Sainte Bible du Libre Marché »… En fait, il est probable que ceux-ci ont bien mieux appréhendé les analyses d’Antonio Gramsci [5] que la « gauche » n’en fut capable…

    Quel programme pour quelle gauche ?

    Je sais que l’adage veut que cela soit dans les vieilles marmites que l’on mitonne les meilleurs plats, mais dans le cas présent je crains que le fond n’ait brûlé et que les ingrédients ne soient tournés…

    Il en va de même pour les « autres » petites formations dites de gauche…Les vieilles gauches divisées d’aujourd’hui seront encore vieilles et divisées demain. Les organisations, qui comme le MAS, crée de toutes pièces une périphérie autour d’eux comme seule formation politique, telle la version francophone de CAP, ne seront pas la nouvelle gauche de demain.

    Il faut nécessairement une organisation neuve où des personnalités et des individus indépendants forment un noyau central suffisamment fort et autonome que pour accueillir les appoints positifs des groupes préexistants et circonvenir les tentatives d’hégémonie de n’importe quelle tendance. UAG a amorcé une telle démarche et a posé de premiers jalons… UAG n’est certainement pas la forme aboutie de cette organisation dont la gauche de gauche a besoin, d’autant que le noyau « d’indépendants » n’y est pas encore ni assez nombreux, ni assez solide… Mais doit-on, pour s’engager, entendre une improbable arrivée d’une formule magique qui serait au « bon moment » et avec tous « les bons ingrédients ».

    Je n’y crois pas.

    UAG est un outil et c’est à ceux qui y participent — et il faut qu’ils soient plus nombreux pour que ça réussisse — qu’il revient de modeler cet outil pour qu’il gagne en pertinence et en efficience. Et comme une démarche scientifique, cela nécessite du temps, des essais et des erreurs, de l’acharnement et de la volonté. UAG n’est pas un outil précontraint et peut/doit connaître des évolutions, celles-ci dépendront de ceux qui peineront à battre le fer sur l’enclume… et forgeront une organisation capable de déployer dans la pratique le point programmatique que tu développes. Car les « intérêts de castes » qui régissent le PS n’en font pas un espace de possible, les jeux y sont déjà joués. Un outil neuf peut encore être modelé, évoluer, prendre place dans un nouvel ensemble, trouver de nouveaux alliés (songeons au « scénario allemand » [6]).

    J’ajouterais quelques points à tes propositions, qui tranchent réellement la question de la différenciation entre la gauche néolibérale et la gauche de gauche [7] :

    — Le bétonnage d’une sécurité sociale forte comme moyen de protection des salariés et allocataires sociaux contre les aléas de l’existence, et comme meilleur moyen de redistribution des richesses ;

    — Avec comme corollaire l’extension de l’impôt progressif sur les revenus et l’intégration de la TVA à celui-ci ;

    — La garantie par la pratique de l’accès à un logement décent comme droit fondamental ;

    — La réduction massive et collective du temps de travail, sans perte salaire, avec embauche compensatoire, en fonction de la production socialement nécessaire, afin de ramener le plein emploi et de lutter contre les politiques déflationnistes imposées par la Banque Centrale Européenne ;

    — La restauration / l’instauration d’un monopole public de l’énergie ;

    — La restauration et l’extension des services publics visant à la satisfaction des besoins de la population indépendamment de ses moyens économiques d’y accéder.

    — La restauration / l’instauration d’un système d’enseignement qui vise prioritairement à l’émancipation de l’individu, qui tiennent compte du gendermainstreaming et ne hiérarchise plus savoirs dits « manuels » et dits « intellectuels » ;

    — L’instauration d’une véritable politique intégrée d’accueil des migrants…

    Ces points programmatiques sont à voir comme des points de départ pour l’élaboration d’une démarche devant nécessairement aller plus en profondeur :

    — La régulation et la minorisation du Capital dans l’économie mondial vers une autogestion et une planification des moyens de production en tenant compte de façon croisée des besoins socialement nécessaire dans une perceptive de décroissance…

    — L’approfondissement du système démocratique par l’instauration du contrôle et de la révocabilité des élus, par la participation citoyenne étendue, accompagnée par la décentralisation approfondie des décisions ayant un champ d’application de proximité… Mais également par l’introduction systématique du champ d’application de la démocratie à tous les champs de l’existence en ce compris les questions économiques et d’entreprises

    — Entre autres… ;-)))

    Il est important en effet, quand on travaille sur des revendications et des réformes progressistes immédiates de conserver un œil sur un horizon vers lequel tendre. À défaut de cet horizon, on prend le risque que pour finir, ces réformes immédiates cessent de « faire sens », et puisse donc être balayées avec fort peu de résistance comme c’est le cas aujourd’hui avec des nombreux acquis sociaux du passé.

    Pour la Gauche de gauche, le temps n’est donc pas seulement à la reconquista idéologique mais aussi pratique, militante, mobilisatrice et revendicative, l’une s’articulant sur les autres.

    Pour conclure donc : Faut-Il sauver le PS ? Non, c’est le socialisme qui a besoin d’être sauver ou plutôt sauver le meilleur du socialisme pour construire des pratiques éco-socialistes qui allient le social et l’environnemental dans un souci mutuel [8].

    Bàt.

    DB

    [1La façade

    J’avais sorti ma chienne qui prétend tous les matins
    Compisser les parcmètres et s’ébrouer les ovaires
    J’pousse la porte de chez moi : nom de dieu ! y a plus rien
    Qu’trois Arabes polonais dans un trou d’bulldozer
    ‘Z avaient rasé l’quartier en épargnant la façade
    Pour mieux cacher ce crime que rien ne nécessita
    Mon faux balcon Horta cloué sur une palissade
    Un vrai décor de film façon Cinnécita
    J’fonce au bar d’à côté dénoncer cette imposture
    auprès du patron pourri du bureau d’architecture
    et j’crache dans son Moselle dans mon pseudo dialecte :
    Eh ! qué ! avec Bruxelles, ah ! schieve architecte ?!?
    Il m’a dit...
     
    On a sauvé la façade, pourquoi tu le contestes :
    Horta et tes torsades et bazardé le reste !
    On a sauvé la façade : l’urbanisme l’atteste !
    Le passé est passé ; l’avenir à venir ;
    au présent à présent ‘faut vivre avec son temps... Ouais !
     
    J’avais suivi ma chienne qu’a le poil prolétarien
    appeler la classe ouvrière à dresser ses calicots
    J’pousse la porte de l’usine : nom de dieu ! y a plus rien
    Qu’une machine à café encerclée d’dactylos
    L’délégué syndical un peu dépassé m’explique
    La chute du Mur de Berlin les nouvelles technologies
    L’échelle mobile des salaires au sein d’la fonction publique
    l’armée humanitaire la Bourse et l’écologie
    J’fonce au bar d’à côté retrouver mes camarades
    de vieux marxistes-éthilistes virés socio-démocrates
    Et j’gueule sur le comptoir sur fond d’Internationale
    Eh ! Qué ? le socialisme depuis la lutte finale ?
    Y m’ont dit...
     
    On a sauvé la façade depuis le manifeste
    gardé les initiales et bazardé le reste
    on a sauvé la façade et cravaté nos vestes
    le marché a marché ; le parti est parti ;
    aux marchands à présent ‘faut vivre avec son temps... Ouais !
     
    J’avais dressé ma chienne qu’a des besoins quotidiens
    A conchier le Royaume ousqu’elle est partout chez elle
    J’pousse la porte d’la Belgique : nom de dieu ! y a plus rien
    Qu’un match des Diables Rouges sur la pelouse du Heysel
    Les Flamands les Wallons et même les germanophones
    avaient scindé les tribunes en six tribus autonomes
    ‘Fallait traverser la Flandre et trois Républiques wallonnes
    Pour voir le roi Albert dribbler Michel Preud’homme
    J’fonce au bar d’à côté trouver un homme politique
    qui voudrait bien sonder un bout d’opinion publique
    et j’balance au premier qui siffle une brabançonne :
    Eh ! qué dans ce pays où n’habite plus personne ?
    Il m’a dit...
     
    On a sauvé la façade pour rester bourgmestre
    gardé les ambassades et bazardé le reste
    On a sauvé la façade jusqu’au prochain semestre :
    la terre est planétaire ; les régions sont légions ;
    aux provinces à présent ‘faut vivre avec son temps ... ouais !
     
    J’avais traîné ma chienne qui n’aime que l’chant grégorien
    voir la chanson française ses révoltés ses poètes
    J’pousse la porte d’la radio : nom de dieu ! ‘y a plus rien
    Qu’un fond de top 50 débité à perpète
    L’directeur des programmes qu’a du sommeil en souffrance
    m’avoue qu’depuis la FM son audimat disjonctait
    Qu’il aime beaucoup la chanson qu’il passe ses vacances en France
    Et ‘y retourne à sa play-list avec ses disc-jockeys
    J’fonce au bar d’à côté au Café des Vieux Chanteurs
    Où ma place est réservée depuis bientôt trois quart d’heures
    et j ‘interromps Julos et Dudu interloqués :
    Les mecs j’ai tout compris achetons des karaokés J’leur ai dit...
     
    On va sauver la façade et bazarder le reste
    nos guitares nos ballades nos chansons indigestes
    On va sauver la façade On est chanteurs on le reste
    mais les chants sont des sons et les textes des prétextes
    en dansant à présent nous chanterons l’air du temps... Ouais !

    [2Belgacom, alors qu’il n’est encore que ministre des communications, puis des secteurs de la SNCB, de la Poste, de l’administration, etc. en tant que président du PS et/ou ministre-président de la RW.

    [4L’Institut Emile Vandervelde est le centre d’études du PS.

    [7En me basant sur les propositions faites par le collectif Le Ressort dans son article à paraître dans le n°50 de la revue POLITIQUE « La Gauche peut-elle encore changer le monde ? », juin 2007.

    [8et donc un tel texte eut pu aussi être écrit pour Ecolo...

  • François,

    Il y a dans ton texte une fascination pour l’investissement des place-fortes : les partis socialistes et l’Europe, pardon, l’Union européenne, doivent être investis.

    Là où les enjeux semblent se nouer, tu voudrais agir.

    Mais je ne vois aucune analyse du parti socialiste réel dans son épaisseur, des évolutions qui l’ont mené où il est, de sa sociologie, du rapport donnant-donnant qu’il entretient forcément dans l’économie des dominations en Belgique... J’observe seulement une préoccupation pour des pratiques choquantes qu’il suffirait de réformer, alors qu’elles ne sont que l’écume d’une vague de fond inanalysée.

    Si l’image que j’emprunte est correcte, aucun aménagement de surface n’est possible sans remettre en cause les fondamentaux réels de ce parti. En effet : à quoi sert le parti socialiste ?

    Par exemple je fais le pari que Laurette Onkelinx en criant haro sur un terrorisme de fantaisie, jusqu’à favoriser et banaliser des législations d’exception, en soi inutiles mais privées sinistrement de toute fantaisie, vise avant tout à donner des gages à l’Oncle Sam. Pourquoi ? Parce que comme toutes les femmes et tous les hommes politiques de premier plan dans ce petit pays, elle rêve de finir sa carrière par une gloire internationale, pour l’accession à laquelle il y a toutes les chances qu’elle aura besoin de l’aval de Washington - ainsi que ne l’ignore pas Anne-Marie Lizin, qui a vainement brigué l’Unicef. Mais ceci est juste une parenthèse individuelle qui ne répond pas au fond.

    L’élucidation des fondamentaux du PS est le seul propos qui échappe au dérisoire.

    Et malheureusement pour les experts, il ne faut pas beaucoup de science ni de pages pour définir la contradiction insoluble, le grand écart, l’illusion ou l’impasse, qui fait que le PS n’est pas amendable, et que face à face avec une droite cohérente et regroupée comme en France au deuxième tour de la présidentielle il ne peut distiller que de la confusion. Par structure. Pas par essence, par structure.

    Le fondamental du PS, c’est une politique économique de droite confortant et aggravant l’inégalité. Tout le reste suit et s’ensuit. Le parti socialiste est une des machines de guerre qui impose la nécessité que la domination souhaite voire imposée dans les esprits. Le parti socialiste et tous ses frères ex-ouvriers de l’Europe riche ont dépolitisé la politique et l’ont réduite aux impératifs de la gestion.

    En outre, en Belgique, nous avons le privilège de n’avoir aucune sortie d’un socialiste éminent par la porte de gauche. C’était ça le scoop avec Jef Sleeckx en Flandre dans l’initiative CAP, mais un peu tard puisqu’il ne pouvait assumer l’élection à laquelle il appelait. En Francophonie, Jean-Maurice Dehousse avec sa campagne (française !) contre le TCE , a presque mérité le titre mais il a oublié de quitter son parti et de se repentir de quelques casseroles autoritaires.

    Pour nous aider, une bonne synthèse des trois postures possibles en politique, par rapport à la problématique cardinale du capitalisme, qui reste la répartition entre le salaire et le profit, a été signée sous le titre « Postulats alternatifs » par Michel Husson sur le site bellacio.fr. C’est court, c’est clair et l’impasse « sociale-libérale » est évidente.

    Pour moi, il n’y a pas à revenir là-dessus.

    Au vu de ces éléments, je suis au regret de conclure, François, que les propositions énoncées dans ton billet me paraissent une totale perte de temps, et une tentation parfaitement illusoire.

    Cela dit, la question du « Que faire ? » reste à peu près entière. C’est à dessein que je reprends le titre quand même utile d’Oulianov. Nous sommes plus d’un à le penser, les léninistes, parmi lesquels il faut ici ranger les héritiers de Trotsky, sont dans l’impasse, une impasse autre et tout aussi réelle.

    Très intéressante me paraît la synthèse de Raoul Marc Jennar dans un texte récent, où il tente de définir le minimum minimorum sur lequel les partisans de la transformation sociale ne peuvent transiger : « Il nous incombe de vérifier ce que nous avons en commun qui ne peut résulter de compromis et qui ne pourra faire l’objet de concessions. Ce sont les fondations. Elles doivent être solides, c’est-à-dire qu’elles ne peuvent souffrir d’ambiguïtés. »

    Je vous invite donc à lire « NOS FONDAMENTAUX », noyau de ce texte, que j’ai relayé après d’autres, ici sur le forum d’Une Autre Gauche.

    Il me semble que bien des acteurs peuvent s’y reconnaître, sans nécessairement suivre les choix organisationnels que Raoul Marc Jennar s’inquiète presque douloureusement de construire.

    J’en profite pour vous livrer une vieille rêverie, qui serait de construire par le débat, pierre à pierre, la fondation programmatique sur laquelle un grand nombre de militants, de groupes formels et surtout informels, se reconnaîtraient. Le flux central, autour duquel chacun tracerait son chemin particulier, le tronc commun autour duquel chacun pousserait sa branche, contre le chômage, contre la précarité, contre l’exclusion, contre la pub, les médias, pour le logement, l’environnement, les droits de l’homme… Un site collaboratif à définir pourrait héberger les contributions, les propositions, les débats en cours et les débats (provisoirement) tranchés. Le texte de Raoul Marc pourrait offrir une plate-forme de départ.

    Merci pour le débat.

    Guy

    • À François, Didier, Guy et les autres…

      Quel avenir de la gauche belge francophone ? C’est à partir du site de UAG que j’ai découvert ce forum plein d’intérêt.

      Il semble que la défaite du PS aux dernières législatives ouvre (enfin ?) un débat sur l’avenir de la gauche en Belgique. C’est en tant que militant de l’écologie politique depuis plus de 25 ans que je réagirai.

      Il est peut-être trop simple de parler DU parti socialiste. Ayant fréquenté pas mal de parlementaires, conseillers communaux et experts du PS au cours de mes différents mandats politiques pour ECOLO (j’ai été conseiller communal et député régional pendant 22 ans), j’ai rencontré 3 types de membres du PS :
      — les parvenus ou arrivistes qui ne considèrent ce parti que comme un moyen finalement assez facile de gravir quelques échelons de l’échelle sociale ;
      — des sociaux-démocrates sincères mais sans projet d’avenir qui essaient de gérer les affaires publiques au moindre mal avec une dose variable de sensibilité sociale (c’est la majorité, du moins en Région bruxelloise) et
      — quelques socialistes qui se battent (en général pas très longtemps vu l’insuccès) pour que ce parti soit réellement progressiste.

      Je crois aussi que le PS n’est pas menacé dans son existence (bonne comparaison avec le paquebot dans la tempête) mais que sa défaite (qui en annonce sans doute d’autres) doit être l’occasion de renforcer le troisième groupe aux dépens du second et surtout de faire disparaître le premier.

      Je retrouve les 4 propositions programmatiques de François dans le programme d’ECOLO et ses 3 propositions de « pratiques du pouvoir » mise en œuvre dans mon parti depuis 26 ans. Hélas, cela n’empêche pas les tentations de discours lissé de nos porte-parole lors de campagnes électorales, ni les tentations du pouvoir personnel de certains (heureusement régulées par les règles internes exigeantes).

      Selon moi, plutôt que de nous invectiver entre nous, les vrais progressiste, là où ils se trouvent, auraient intérêt à dénoncer les vrais ennemis (de classe ?) et ne pas s’acharner sur l’arbre proche de soi qui cache la forêt. Pour la gauche radicale, l’initiative prise par UAG m’apparaît comme un excellent premier pas, hélas déjà un peu boîteux (because le MAS). La récente prise de position de Nadine Rosa-Rosso (qu’on peut trouver sur le site d’un Ecolo. Pour les écologistes, je me charge avec d’autres, de le secouer et de faire oublier à mes collègues Wallons les 25 années de mépris ou d’attaques mesquines : elles étaient le fait sont le fait de l’ancien PS, celui qui va (croisons les doigts…) bientôt mourir.

      Il est somme toute logique que les directions des partis, même de gauche, qui guignent vers le pouvoir se sentent obligés de plus ou moins édulcorer leur discours afin de gagner les électeurs flottants qui, paraît-il, se trouvent au centre de l’éventail politique. Certes, on n’attrape pas des mouches avec du vinaigre mais à force de tirer son discours vers le centre, on finit par se retrouver très à droite. Un juste positionnement est certainement à retrouver car en taisant ses buts, on finit par les oublier…

      Enfin, je terminerai en recommandant la lecture d’un article de Périphéries sur les faiblesses de l’imaginaire de gauche. Si nous ne voulons pas seulement nous faire plaisir à dire le vrai et annoncer les catastrophes, il faudra apprendre à communiquer comme la droite a su le faire mais aussi à parler vrai, ce qu’elle ne fait jamais…

      Cordialement

      Alain Adriaens

    • Bonsoir,

      c’est sympa, guy. Sur le fond rien à dire. Seulement, on en reparlera quand le rapport de forces sera favorable pour ce faire au sein de nos sociétés occidentales ...

      En attendant, il appartient à la gauche de gauche (pas de la gauche, mais bien comme Bourdieu, la gauche de gauche) de travailler à construire pas à pas ce rapport de forces, et d’élaborer les stratégies économiques qui permettraient de crédibiliser auprès des classes moyennes la révolution à venir.
      Et à la gauche pas de gauche, cad le PS, de remettre le débat (ce débat) au coeur de leur logiciel, comme on dit maintenant, tout en restant positionné en tant que parti de gouvernement - de préférence pas hégémonique et avec Ecolo, même si c’est pour faire du réformisme.

      Parce que les dégâts d’une droite dure et décomplexée au pouvoir, seule ou avec les cathos, ce sera pas drôle pas drôle pour beaucoup de gens, encore plus de gens qu’aujourd’hui. Je ne crois à la politique du pire comme détonnateur d’un mouvement révolutionnaire. Et si révolution il y aurait, ce ne sera sans doute pas dans le sens que tu espères... Je ne crois pas à la pédagogie de la misère.

      Alors oui, on a besoin d’une gauche de gauche qui travaille à se rendre populaire et crédible (en Belgique, elle a du travail). Afin de peser et renverser ... et en attendant, etc.

      L’article de Husson pose une bonne question (capital/travail) - classique, mais son argumentaire est naïf et élémentaire (et même faux).

      a+
      RB