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« Libéralisation » de la Poste

mardi 19 juin 2007, par François Schreuer

Ce qui devait être sera : la commission concernée du parlement européen vient de trouver un accord sur la « libéralisation » totale des services postaux, qui devrait désormais entrer en vigueur en 2011. On notera que cette position a été soutenue par 38 voix (contre 6), celles, bien entendu de la droite — libéraux-démocrates (où siège notamment le MR) et Parti populaire européen (où siège notamment le CDH) —, mais également celles du Parti socialiste européen. Seuls les Verts et les Communistes ont voté contre. Pour illustrer le niveau d’ambition sociale du groupe social-démocrate, on retiendra que, selon Le Monde, le « socialiste » (sic) flamand Saïd El Khadraoui ne craint pas de se déclarer « heureux d’avoir limité les dégâts », en obtenant que cette échéance intervienne deux ans plus tard que ne le souhaitait la Commission. Comment peut-on atteindre à pareille déchéance ?

Pas le temps de longuement épiloguer sur cette chute attendue. Simplement dire que je ressens tout cela comme une violence insoutenable. Quelle que soit la pommade dont cette trahision s’accompagne — les eurodéputés promettent la bouche en coeur que le « service universel » sera garanti ; ce qui n’engage que ceux qui ont envie de les croire —, cette décision purement idéologique illustre le mal qui ronge notre société — et particulièrement ses dirigeants —, un refus catégorique de concevoir la société comme un lieu de coopération entre les humains pour privilégier de façon outrancière la concurrence. Au nom d’une efficacité toute théorique (et en fait franchement douteuse), on abat les structures de solidarité, on intensifie et on précarise l’emploi (car, à votre avis, comment les boîtes capitalistes qui vont entrer sur le marché postal vont-elles faire pour proposer des prix cassés et obtenir les marchés ?), on supprime les mécanismes de péréquation tarifaire, on donne toujours plus de marges de manoeuvres aux riches et aux puissants, délivrés de plus en plus du moindre devoir de solidarité à l’égard de leurs concitoyens. Et cette casse humaine, cette casse sociale, on la nomme « libéralisation », comme si tout cela allait augmenter la liberté des êtres humains.

Cette libéralisation des services postaux, loin d’être repoussée comme s’en félicite M. El Khadraoui, produit déjà ses effets sur des services publics sommés de « se préparer » à l’ouverture du marché : les fermetures de bureaux se sont enchaînées à un rythme effrayant ces dernières années, représentant chaque fois l’abandon d’un quartier en zone urbaine, d’un village en zone rurale, par les pouvoirs publics. Et puis, surtout, les conditions de travail du personnel de la Poste se sont dramatiquement dégradées ces dernières années, notamment avec le recours au logiciel Géoroute. J’ai une pensée intense pour cette factrice de 38 ans qui s’est suicidée la semaine dernière à Waremme et dont les syndicats ont signalé qu’elle devait travailler jusqu’à douze heures par jour [1] pour effectuer la tournée qui lui était assignée [2]. Des événements de ce genre, pourtant hautement significatif de la pénibilité croissante du travail, ne sont qu’à peine évoqués par les mass medias [3] qui préfèrent livrer leur habituel lot de merde spectaculaire. Qu’ils soient maudits pour cela — et avec eux les politiciens qui n’en finissent plus de trahir leur parole et puis aussi tous ces inconscients qui trouvent l’actualité sociale « ennuyante » et préfèrent s’intéresser aux derniers ragots people. Les uns, les autres et les troisièmes, s’alimentant mutuellement de leurs médiocrités réciproques, sont nos fossoyeurs, les véritables responsables de ce ressac sans précédent des droits sociaux auquel on assiste pour le moment.

J’ai vraiment la haine, là.

Update 20/06. Un communiqué des verts a été publié, signé par Pierre Jonkheer. Son titre ? « Libéralisation des services postaux l’UE : Une majorité PSE-PPE-ALDE pousse à la libéralisation sans avoir de garanties suffisantes sur le service universel ». Autrement dit — et la substance extrêmement floue du texte le confirme : nulle part il n’est question d’une opposition de principe à la libéralisation —, le problème, pour les verts, ce n’est pas la libéralisation en tant que soi, c’est le manque de garanties qui lui sont associées. Certes, c’est mieux que les autres (sauf les communistes). Mais s’il-vous-plait, amis écologistes, pourriez-vous faire preuve d’un petit peu plus de consistance idéologique ? Peut-être aussi proposer quelque chose qui soit susceptible de jouer les contre-feux à l’offensive dérégulatrice. Que sais-je ? Un grand service public européen des services postaux, par exemple.

Notes

[1Ce qui n’empêche pas le patron de La Poste de recevoir un salaire annuel de 830.000 euros !

[3Le suicide au travail représente pourtant un phénomène de très grande ampleur, comme Chloé Leprince le notait la semaine dernière dans Le Temps de Genève.

Messages

  • Et si on libéralisait aussi nos gouvernements ? Histoire de leur montrer ce qu’est la concurrence en pratique ? Si on pouvait choisir, je prendrais bien celui de la Lettonie. Après tout un gouvernement ce n’est qu’une société de services comme une autre.

    • Pas tout à fait, le but d’une société est le profit, un gouvernement est en quelque sorte un comité de gestion d’une a.s.b.l. qui chargé de gérer les cotisations (impôts) de ses membres (citoyens).
      Le but n’est pas le profit, mais uniquement le bien être de la population (affiliés).

    • Le but d’une sociéte commerciale est avant tout de fournir des biens ou des services de qualité a ses clients au meilleur prix. Le profit est la conséquence d’une gestion saine et permet les investissements nécessaires.
      Rien n’interdit a une asbl de faire du profit.
      Que nos gouvernement soient asbl(j’ai un doute) SPRL ou SA, ca n’a pas d’importance. Ce qui serait nouveau c’est de pouvoir choisir a qui on donne ses cotisations. En quelque sorte c’est comme si on émigrait en restant chez soi.

    • Si on pouvait choisir, je prendrais bien celui de la Lettonie.

      Oui, c’est ça, vive le gouvernement Letton :

      Au programme politique de cette « nouvelle Nation », révisionnisme de son passé nazi, réhabilitation honorifique des nazis lettons régnant en maître durant l’occupation allemande du pays et répression à l’égard de ceux qui dénoncent ce retournement de l’histoire.

      http://resistances.be/lettonie.html

    • La Lettonie, là où ils ont instauré une "flat tax" à 20% ? Je suis pour moi qui suis taxé ici à 56% (célibataire sans enfant avec un salaire supérieux à la moyenne : ça fait mal quand on y ajoute les centimes additionnels), tout ça notamment pour payer le salaire des 800.000 fonctionnaires belges qui sont parmi les plus inefficaces de l’OCDE.

  • Je partage ta rancoeur. Il faudra un jour que l’on s’interroge sur la disparition de tous (ou presque) les services publics, et sur le "bien" que cela aura rapporté à la société... Et là, on constatera. Qu’il était difficile de faire mieux.

  • Nous fondrons une république offshore, la Boursoulavie, et les Reynders Sarkozy et consorts recevront un aller simple pour s’y installer. Ils pourront y déployer leurs talents dans une liberté illimitée.

    Ils les déploieront entre eux et entre eux seuls (car nous serons nombreux à préférer rester dans nos vieux pays inefficaces et humanistes), voilà bien qui fera problème. Car ces preux chevaliers ne sont forts que devant des multitudes à genoux, comme le disait déjà La Boétie. La république boursoulave sera ainsi une fort intéressante expérience historique.

    Voilà pour la droite sans complexe.

  • Appelons "sociaux-libéraux" nos charmants camarades qui bradent l’héritage des luttes et aspirations populaires pour quelques maroquins ministériels, et veillent à privatiser et "réformer" dans le sens que souhaite le grand patronat international.

    Car seul ce dernier veut moins d’Etat, et plus de nouveaux terrains de jeux pour le profit. Il en veut jusqu’à l’école, jusqu’à la culture, jusqu’aux prisons, vous le savez bien.

    Nous, on veut une poste avec des types heureux de sonner de porte en porte en toutes saisons, parce qu’ils n’aiment pas travailler à l’intérieur, payés et traités dignement, qui ont le temps de discuter quand nous les croisons, à qui on offre un verre le deux janvier.

    Nous, on ne veut pas des postes mondialisées et "performantes sur les marchés internationaux", comme le dit impavide à la radio le premier de classe d’école de commerce qui dirige les postes belges, nous ne voulons pas de ces boîtes "performantes" peuplées de facteurs qui ont 8 secondes chrono en main pour retirer leur casque, nous ne voulons pas d’esclaves salariés, pressés comme le citron, stressés, suicidés.

    L’indignité des sociaux-libéraux est sans bornes et elle se double d’une trahison des idéaux historiques.

    Je sens dans l’article ci-dessus une salutaire colère qui monte (enfin) contre ces sbires.

    Aussi, qu’allons-nous faire des sociaux-libéraux ?

    Personnellement je laisserais la Boursoulavie ethniquement pure. C’est en tout point plus cohérent.

    Pour les sociaux-libéraux,un concours d’idées est donc lancé. À vos plumes et à suivre.

  • Comment ne pas être choqué par ce monde qui court à sa perte. A trop vouloir "amasser" on n’en oublie l’essentiel. Choqué par tous ces travailleurs qi se suicident sur leur lieu de travail ou ailleurs, n’en pouvant plus de se rythme de dingue, de la non reconnaissance de leur travail, du manque de solidarité créé par un management qui installe le "diviser pour mieux régner", les méthodes de harcèlement, ... tout ca est tellement écoeurant et la majorité des gens ne s’offusquent pas car tant qu’ils arrivent à tenir dans ce modèle d’entreprise et bien tout va très bien pour eux et les autres .... des fainéants ou des dépressifs (on peu mettre ce qu’on veut du moment que cela ne remets pas en cause la direction et "le" modèle de management). Il y a un sérieux malaise dans le monde du travail. Les syndicats sont là (heureusement) et le monde médical, qui savent très bien ce qui se passe (et font tout ce qu’ils peuvent pour le bien être de la personne) et voit défiler des personnes brisées, laminées, détruites pour un emploi avec toute la dose de honte d’avoir à vivre ca comme si on était "la cible choisie et en suit toute une remise en question" (alors que tout le monde peut tomber là dedans) de ce système qui passe l’humanité au rouleau compresseur pour en sortir un rien, un vide
    le néant : au nom de l’argent ...

    Des thérapies existent mais tout cela va tellement à l’encontre de ce monde dans lequel on vie.

    Sur le site du forem, il existe des formations (à suivre derrière son pc avec un "coach") sur le thème de la gestion des personnes difficiles en entreprise. Lorsque on y aborde le problème de la direction
    et bien en bout de compte .... les conseils de la coach -> Cela ne sert à rien, il faut changer de boîte....

    Pour en venir à la libéralisation de la poste, encore un coup en douce et que restera t’il des services publics ???

    Je pense à un facteur qui me disait il n’y a pas très longtemps (depuis il est en congé maladie : merci Géoroute) qu’il n’avait même plus le temps d’exercer son rôle social et de prendre ainsi le temps de dire un mot aux personnes seules, pour qui c’est souvent là seule visite sur une journée...

  • Je suis d’accord avec toi François et je ressens aussi cette haine. Quant au fait que tout ceci n’a rien à voir avec une quelconque notion de liberté mais uniquement avec l’apologie de la compétition et de son cortège d’agressions, rapports de force et violences, je propose donc un néologisme

    Violenciation

    .

    • Ça existe encore la poste ?
      L’autre jour je me suis fait engueulé par un guichetier parce que je n’avais pas pris mon ticket alors qu’il n’y avait personne devant moi.
      Je ne compte pas le nombre de fois où un guichet ferme pour cause de pause clope alors qu’il y a une file pas possible dans le bureau de poste. Si les pompiers ou les flics réagissaient de la même façon (désolé, on ne peut pas intervenir en urgence c’est l’heure du repas), ça ferait scandale. A la poste c’est un aquis social.

      La prochaine fois je m’adresserai à TNT ou UPS pour mes colis, même si c’est plus cher. Au moins ils sont aimables avec les clients.

      C’est moche mais peut-être que ça va les forcer à un peu se bouger le cul ! Autant le géoroute est une vaste blague qui rend la vie des facteurs impossible, autant le personnel des bureaux de poste est désagréable au possible et mériterait une bonne grosse purge. Ceci dit, le directeur qui reçoit une super prime c’est également du grand n’importe quoi.

  • Il y a ceux qui critiquent la libéralisation des télécoms et qui ne passent plus leurs appels que par Tele2.

    Il y a ceux qui ne manquent pas un concert de la scène rock alternative et qui téléchargent les morceaux sur eMule en rentrant.

    Il y a ceux qui pleurent les déboires de la Poste mais qui n’écrivent plus à leurs potes que par e-mails.

    Il y a ceux qui regrettent la disparition de la RTT et qui n’appellent plus que par Skype.

    Il y a ceux qui, étudiants, ne jurent que par les transports en commun et qui ne rêvent que d’acheter une voiture avec leurs premiers salaires.

    Il y a ceux qui s’alarment du réchauffement climatique mais qui prennent l’avion pour partir en week-end.

    Il y a aussi ceux qui maudissent les multinationales de l’alimentaire et qui ne jurent plus que par Colruyt, Aldi, Lidl & Co.

    Il y a encore ceux qui se plaignent de la mort du textile européen sans se demander comment leurs t shirts aux slogans révolutionnaires ne coûtent que 10 €.

    Il y a évidemment ceux qui vomissent le libre commerce international, trop contents de se meubler chez Ikea.

    Enfin, il y a ceux qui, au contraire, prennent grand soin de n’acheter qu’européen et qui se désolent du sous-développement des deux-tiers de la planète.

    Un peu comme un ministre de l’environnement qui part inaugurer une ligne de TGV en avion, il y a surtout ceux qui font preuve d’une affligeante incohérence.

    Il est vrai que la responsabilité individuelle est un principe terriblement … libéral.