Les archives des Bulles

Liège 2015, quelques leçons prises au vol

jeudi 29 mai 2008, par François Schreuer

Vous allez bien sûr me trouver naïf, mais je m’étonne encore et toujours du pouvoir des mots. De quelques paragraphes hâtivement rédigés avec Alain De Clerck et mis en ligne tout aussi hâtivement peuvent naître bien des choses contradictoires, en bonne partie imprévisibles et surtout terriblement puissantes. C’est ce qui s’est passé ces dernières semaines avec l’appel pour que Liège remette une candidature au titre de capitale européenne de la culture. Signé ce soir par plus de 8000 personnes [1], dont bon nombre de personnalités du monde culturel, cet appel a donné lieu à un authentique emballement médiatique dans la presse écrite régionale puis, lundi soir, à un débat assez tendu au conseil communal de Liège qui a vu la majorité — sous les huées de 150 personnes mobilisées pour l’occasion et affublées d’un noeud papillon rouge en guise de protestation (photo) — repousser, pour des motifs qui me semblent mauvais et d’une manière dont je reste profondément insatisfait, la motion déposée par Ecolo et soutenue par le MR en faveur de la candidature. Depuis lors, nous avons reçu plusieurs centaines de réactions, très majoritairement favorables à la poursuite de ce mouvement qui est né entre-temps — la question qui se pose à présent est celle de l’organisation d’une éventuelle consultation populaire. Nous avons aussi reçu quelques réactions plus nuancées voire très critiques, comme celle de l’avocat Firass Abu Dalu, de la dérive « poujadiste » ou « antipolitique » dans laquelle nous serions tombés. A aussi été pointée — par exemple par Jean-Pierre Rousseau, directeur de l’OPL, ici et ici — la récupération dont nous aurions paraît-il fait l’objet.

Il est vrai que l’appel et ses suites ont manifestement d’ores et déjà fait des dégâts dans l’image de la majorité liégeoise qui apparaît depuis lundi sous un jour assez peu favorable. Il faut dire que ladite majorité a, de mon point de vue, extrêmement mal géré la crise, le bourgmestre Demeyer prenant de façon cassante le contrepied de la proposition quasiment dès qu’elle a été émise. Croyez-moi ou pas : cette réaction fébrile de la majorité liégeoise — qui lui coûte aujourd’hui — m’a surpris.

Ce mercredi, j’ai rencontré, à son invitation, l’échevin de la culture de la ville de Liège, Jean-Pierre Hupkens. L’échange a été intéressant à défaut d’être en phase avec le déroulement des évènements. Au moins avons-nous pu discuter calmement de tout cela. J’aimerais dire que j’ai rencontré un interlocuteur de qualité qui, même si je suis loin d’être d’accord avec lui dans le présent débat, s’est montré désireux de prendre en compte ce qui s’exprime ici de manière, il faut bien le dire, confuse. J’ai pu, à cette occasion, identifier un élément explicatif de notre divergence, trop peu mis en avant dans les comptes-rendus du contentieux : contrairement à lui — et, sans doute, au PS tout entier — je ne me reconnais nullement dans le discours régionaliste wallon. Je ne vois fondamentalement pas de raison de préférer, en l’occurrence, Mons à Malines. La Wallonie est une entité qui ne fait pas particulièrement sens pour moi. Il découle de cela que l’argument de la « solidarité wallonne » — qui a, je pense, beaucoup joué dans le vote de lundi, quoiqu’en vertu d’un raisonnement éronné, à mon avis — a peu de prise sur moi.

Mais venons-en au fait. Je ne vais pas refaire ici la revue des arguments avancés par les uns et les autres. Si j’écris ce billet, c’est que j’ai envie de faire dans cette affaire un pas de côté, au moins provisoire. Non seulement parce que des circonstances personnelles m’y incitent mais aussi parce que j’estime que j’arrive au bout de ce que je pouvais faire et que je n’ai pas envie de me transformer en chevalier blanc. Si le mouvement doit continuer — et j’espère qu’il le fera sous une forme constructive et néanmoins subversive, que ce soit par une consultation populaire ou autrement — je préfère, tout bien pesé, que d’autres que moi en prennent le relai.

Permettez-moi cependant de vous livrer les quelques réflexions et constatations suivantes.

1. S’il y a une chose dont nous avons fait la preuve avec cet appel, c’est à mon avis qu’il existe un désir, un ras-le-bol, un espoir,... — un peu de tout ça sans doute — dans le monde culturel liégeois et plus largement dans la population liégeoise. Je ne pense pas que cette demande soit réellement unifiée ; sans doute même certaines de ses expressions sont-elles carrément antagonistes : entre les cultureux pointus qui critiquent — avec beaucoup d’à-propos — le projet du nouveau MAMAC et les afficionados du Standard qui n’ont que deux mots à la bouche, il y a bien sûr plus que de la distance. Pourtant, tout cela exprime le désir de renaissance d’une ville qui sort d’en prendre pendant un sacré paquet d’années. Comme le disait Bouli Lanners au Soir vendredi dernier, « la ville sort la tête hors de l’eau, il se passe quelque chose de l’ordre du renouveau ». C’est là quelque chose de très précieux mais aussi de fragile et je regrette amèrement que le collège ait sabré dans ce désir avec autant de désinvolture. Quoi qu’il en soit, de tout cela je ne m’estime pas être le porte-parole qu’on a fait de moi ces dernières semaines. Et je pense que l’éructation en partie incontrôlée à laquelle on assiste est le signe d’un déficit de démocratie plus que d’un « poujadisme » supputé, donc, par certains. C’est pour cette dernière raison que je suis favorable — sans être pourtant à même de mettre sur pieds la campagne de signatures y nécessaire — à l’organisation d’une consultation populaire. Je pense que parfois certaines digues doivent pouvoir céder...

2. La médiatisation importante dont notre appel a bénéficié m’a permis d’observer avec plus de précision que jamais auparavant en ce qui me concerne le caractère déformateur du fonctionnement des médias. Bien que je sois convaincu que les journalistes qui ont jour après jour rendu compte de notre discours soient de bons professionnels soucieux de traduire fidèlement l’expression de leurs interlocuteurs,... il n’y a rien à faire : il y a entre ce qu’on voulait dire et ce qu’on lit dans les médias plus qu’une nuance une véritable divergence. Je ne parle pas ici des erreurs grossières ou des manipulations délibérées de l’information (qui existent aussi, quoique plus rarement que l’on pense) mais simplement de la pratique courante, déontologique et professionnelle du journalisme. Et quand je vois comme les articles de presse sont, en situation de crise, disséqués et surinterprétés, cela peut donner lieu à des malentendus sérieux, voire pire que cela. J’ai eu plusieurs exemples de ce type ces derniers jours où une légère variation dans la retranscription a donné lieu à de réelles tensions. Bref, je souhaite ardemment retrouver un mode d’expression direct, c’est-à-dire l’écriture, laquelle permet, comme ici, des développements et des nuances impossibles dans les formats usités par les médias, et surtout une relecture et un dialogue qui n’existent en aucune manière dans le discours médiatique saccadé et toujours urgent.

3. Nous avons également contribué à apporter dans cette affaire une démonstration cinglante des petits arrangements minables qui peuvent prévaloir dans la gestion des affaires publiques. Outre que nous montré que l’attitude de la Communauté française dans ce dossier est partiale et ouvertement contraire au réglement européen, on a surtout eu droit à une déclaration hallucinante d’un Jean-Pierre Grafé qui en a de toute évidence trop dit en déclarant au Soir, je cite : « Nous avons promis à Elio Di Rupo de respecter l’accord de 2004 sur Mons 2015 en lui demandant de respecter l’accord sur la réalisation de la liaison autoroutière CHB ». Autrement dit, les responsables liégeois auraient vendu la culture en échange du béton. Autrement dit encore, pour reprendre les mots d’un intervenant lu sur un forum, M. Grafé est parvenu à choisir en notre nom la peste et le choléra [2].

4. Je constate encore que s’est posée avec une vigueur renouvellée la question de la particratie. Les lecteurs de ces pages savent que je ne suis pas loin d’être favorable, avec Simone Weil [3], à la dissolution des partis politiques. Je suis favorable à des institutions démocratiques permettant l’expression d’une beaucoup plus grande singularité des élus (et donc d’un pouvoir beaucoup moins grand des exécutifs et des partis). J’abomine l’endogamie qui sévit encore et toujours dans la sélection des élus et, plus généralement, dans le fonctionnement des partis politiques, lesquels servent systématiquement leur intérêt partisan avant l’intérêt général et/ou la lutte des classes [4]. Et j’ai le net sentiment que le vote de lundi a été un vote particratique. Je sais avec certitude que de nombreux élus de la majorité étaient favorables à notre proposition — laquelle, sans consigne de vote, aurait été majoritaire sans discussion. J’ai constaté qu’ils ont voté avec la majorité sur un argumentaire dont je peine sérieusement à recevoir la validité. Je suis aussi convaincu, pour avoir été informé par des personnes à bonne source mais sans disposer de preuves formelles de cela, que le PS liégeois a subi des pressions de la part du PS national, que l’éventuelle candidature liégeoise est très rapidement devenue un enjeu national qui a fait chauffer les téléphones à Bruxelles, Mons ou Namur. Jean-Pierre Hupkens m’assure du contraire et je ne peux, bien qu’extrêmement dubitatif, qu’en rendre compte ici.

5. Enfin et surtout, j’observe un double paradoxe dès lors qu’on nous a pas mal reproché d’avoir lancé cet appel « tête baissée », « sans réfléchir », plutôt que d’être venu « discuter ». Il est pourtant bien évident que chaque fois qu’on adopte ce comportement (et je l’ai fait un certain nombre de fois), on n’est pas écouté, précisément. Ces derniers mois, à plusieurs reprises, dans le cadre d’autres dossiers sur lesquels je suis actif, j’avais convenu avec le bourgmestre Demeyer de prendre le temps de discuter. Téléphonant pour obtenir les rendez-vous promis, je me suis systématiquement heurté à un imperméable secrétariat. La semaine dernière, la situation avait changé et c’est le bourgmestre qui a appelé pour discuter. Je ne dis pas que ceci est bien ou mal, mais que c’est comme ça que ça fonctionne, en partie par la force des choses (le bourgmestre d’une grande ville n’a matériellement pas le temps de discuter une heure avec chacun de ses concitoyens) et en partie aussi en raison d’une certaine culture du pouvoir qui ne prête aucune attention aux voix discordantes tant qu’elles ne sont pas menaçantes. L’expérience que j’ai du système politique est qu’il ne comprend que le rapport de force. Le dossier de l’autoroute CHB, par exemple, évoqué plus haut, en est un exemple parfait : le déploiement d’un argumentaire extrêmement solide contre la construction de cette autoroute laisse les majorités politiques de marbre (en ce compris MM. Demeyer ou Firket). Qu’on obtienne par contre le soutien de l’Europe sur un point de procédure et les lignes se mettent à bouger... Le second paradoxe est qu’en recourant au rapport de force, on renforce la solidarité grégaire des organisations politiques qui ont naturellement tendance à faire corps dans les situations de tension, c’est-à-dire qu’on renforce la particratie.

On n’a bien sûr pas fini de parler de tout cela...

Notes

[1Sans compter environ 2000 personnes qui n’ont pas réussi à valider leur signature ou les 2300 membres du groupe Facebook, pas entièrement redondants avec les signataires.

[3Dont on lira avec profit la Note sur la suppression générale des partis politiques (Ed. Climats).

[4Puisque l’intérêt général est, nous sommes bien d’accord, une formulation un peu trop pacifiée du problème de la politique.

Messages

  • Billet très intéressant.

    Merci de rendre compte les impressions et les faits avec autant de précision. :-)

  • bien vu franz, très bon article, et au vu des réactions, je dirais même tres bonne initiative

  • Mon cher François (si vous permettez que je vous appelle, une fois n’est pas coutume, par votre prénom, nous qui ne nous connaissons que par signature interposée),

    Vous me faites l’honneur de mettre en épingle le commentaire que j’ai posté ce 28 mai 2008 sur le blog Liège 2015. Pourquoi pas, après tout, même si un commentaire laconique sur un blog n’a pas nécessairement vocation à devoir être surinterprété. J’y vois cependant, de votre part, une sorte de malaise confus, et le sentiment que les trois lignes que j’ai écrites reflètent une opinion, non seulement recevable, mais plus encore qui touche juste. Je pense sincèrement que vous avez été dépassé par le mouvement ambigu qui s’est mis en place autour de la pétition que vous avez promue, et dont le paroxysme a été atteint après la séance du conseil communal de ce lundi 26 mai 2008.

    Fondamentalement, nous appartenons au même camp, mais pas à la même famille. Nous sommes tous les deux de gauche. Comme vous, je crois que l’on doit s’honorer du titre de citoyen. Comme vous, je pense que la politique ne doit pas se résoudre à perpétuer le monde comme il tourne mais doit contribuer à le changer, voire à en changer. Comme vous, je n’ai pas jeté les rapports de classes à la poubelle de l’histoire, avec les déchets nauséabonds du soviétisme.

    Si nous nous retrouverons souvent, par gros temps, du même côté de la barricade, nous différons cependant profondément. Je suis, c’est devenu ces derniers temps un gros mot, socialiste. Pire, je suis membre du Parti socialiste. Je ne crois pas aux idées en l’air, mais aux projets construits. A l’idée d’une grande réforme, je préfèrerais toujours la réalité d’une petite. Parce que je sais qu’il y a des gens qui souffrent, et qu’attendre le grand soir ne les aidera pas à vivre.

    Mais il y a plus. Je suis, profondément, et même pourrait-on dire, essentiellement, républicain. Non pas simplement que j’estimerais que l’on doive changer le mode de désignation du chef de l’Etat. On le devra aussi, bien sûr, un jour. Mais il y a beaucoup d’autres réformes plus indispensables que celle-là. Je suis républicain en ce sens que je crois profondément au sens de l’élection et à la représentation politique. Je suis républicain parce que j’adopte vis-à-vis des institutions démocratiques un rapport que je veux certes toujours critique, mais en veillant à ne pas remettre en cause leur légitimité et leur représentativité.

    Lorsque j’entends, de ci de là, que l’opinion de 8000 pétitionnaires (dont un paquet de non liégeois – dont je ne remets pas en cause le droit de signer) vaut mieux que celle de la majorité d’un conseil communal élu au suffrage universel, il y a moins de deux ans, par 106.941 électeurs, je m’inquiète. Excusez-moi. Lorsque je lis sur le blog de Liège 2015 le commentaire de Nicolas Ancion, selon lequel « le Collège de Liège, c’est comme un gros tas de foin. Vous l’arrosez un peu, ça devient du fumier. Vous lui tendez un bon cigare et tout s’envole en fumée. Si vous n’y touchez pas, c’est juste bon à donner comme fourrage aux bestiaux. Dans la meule de foin, la seule chose qui m’intéresse, c’est l’aiguille, celle qui vient piquer les fesses, instiller l’énergie, aiguillonner les esprits. Elle était là hier soir, au conseil communal, elle reviendra bientôt, toujours plus fine et plus pointue », j’ai franchement peur. D’un côté, donc la particratie, les arrangements entre amis, le fumier. De l’autre, l’aiguille. Les vrais, les bons, les justes. Exempts de toute corruption. Oui, j’ai peur. Non que Monsieur Ancion réveille la rhétorique du peuple réel contre la clique des partis, c’est son droit. Mais qu’un blog censé porter un projet culturel le reproduise sans sens critique me fait regarder le mouvement, et ses promoteurs, avec un regard perplexe et attristé.

    Vous avez donc lancé un « appel public pour que Liège soit capitale européenne de la culture en 2015 ». Cet appel, je l’ai signé, dans les premiers jours de sa mise en ligne, malgré les ambiguïtés de son libellé. Il n’y a guère que les Liégeois qui croient que « Liège est sans nul doute la principale ville culturelle du Sud du pays ». Qu’ils croient qu’elle l’est, tant mieux. Et tant pis pour les autres. On ne fait pas de grandes choses sans un minimum d’orgueil. Qu’ils croient qu’elle l’est « sans nul doute » est en revanche d’un dogmatisme douteux. J’ai signé cet appel parce que j’y voyais justement, la renaissance de cet orgueil salutaire, sans lequel Liège continuera sa provincialisation. La reconnaissance – enfin ! – par les Liégeois eux-mêmes de leur potentiel. Dans cette renaissance, la majorité communale que vous vilipendez y est pour beaucoup, sauf à considérer que ce qui va bien est toujours dû au hasard, tandis que ce qui va mal est toujours dû aux « caciques qui nous gouvernent ». Et la politique déterminée de la Région wallonne y a joué également un rôle essentiel. Parce que Liège, en doutez-vous ?, a bénéficié de la solidarité wallonne (où l’agglomération liégeoise, même prise dans son acception large, ne pèse démographiquement pas beaucoup). De plus, je ne voulais pas laisser à la droite, d’une part, et à la culture institutionnelle bourgeoise qu’elle représente (voir le MR en représentant du monde culturel me fait rire, excusez-moi), et aux tenants du « on rase gratis ! » le monopole d’un mouvement où je me reconnaissais. Il n’est jamais mal d’appeler à un débat, sur quelque sujet que ce soit quand on croit, comme vous et moi, à la politique.

    J’ai fait une erreur. Pourquoi ? Parce que j’ai minimisé la déferlante médiatique qui a d’abord suivi, puis porté, enfin précédé le mouvement. Parce que cette déferlante médiatique a porté cet appel sur des rivages où je suis persuadé que ses promoteurs ne voulaient pas l’amener initialement, mais dont ils n’ont tenté de corriger le cap, que tardivement, trop tardivement. Parce que tout se mêlait, depuis le Standard champion ! (aucun rapport, mais bon), jusqu’à l’affirmation identitaire ridicule, voire dangereuse (on est les meilleurs, mais pourquoi ?). Parce que, que vous le vouliez ou non, votre appel s’est transformé en référendum anti-Demeyer. En revanche tardive (et à peu de risques) de ceux qui ne sont pas satisfaits du résultat des élections communales de 2006 et des 18.999 voix de préférences du bourgmestre sortant, et à l’échec personnel corrélatif de son concurrent, qui était persuadé que sa présence massive dans les médias nationaux lui assurerait sans difficulté, si pas la victoire de sa liste, du moins la victoire dans la bataille symbolique des voix de préférence. Parce que, surtout, par la faute impardonnable des animateurs du mouvement, désolé d’être franc, le débat a dérapé en affrontement contre Elio Di Rupo, ce qui ne servait pas le débat, mais servait le président du MR qui est aussi, il est bon de le rappeler, conseiller communal à Liège. Comment expliquer ces nœuds papillons rouges qui agrémentaient le cou des manifestants lundi ?

    Je dois dire un mot de ce dernier point. Vous ne me connaissez guère, et vous pourriez croire, dans mon chef, à une allégeance partisane à l’égard de « mon président ». Vous qui fréquentez si peu le parti socialiste, vous le croyez beaucoup plus monolithique qu’il ne l’est en réalité. Sachez donc que je ne suis pas, en interne, un « ami » (au sens politique et idéologique du terme, je n’ai rien de personnel contre lui) de Monsieur Di Rupo. Nous sommes quelques uns, dans ma section, à nous être opposés à un certain nombre de réformes que nous estimions mauvaises. Je l’ai fait à visage découvert, et je ne renie rien à ces combats. Mais, pour en revenir à Liège 2015, la raison la plus idiote (mais, croyez-moi, pas la moins répandue) de signer la pétition était bien d’attaquer, à travers la candidature de Mons, Monsieur Di Rupo.

    Ainsi, le piège s’est refermé sur les pétitionnaires de bonne foi : la campagne contre Willy Demeyer a entraîné, ce qui est juste et ce à quoi toute personne un peu au fait du fonctionnement des régimes parlementaires devait s’attendre, une fermeture de la majorité communale, qui a fait le gros dos ; la campagne contre Elio Di Rupo a entraîné, sans qu’il faille en exagérer la portée, la « nationalisation » de l’enjeu d’un point, somme toute anecdotique, de politique communale.

    Ce gâchis, parce que c’en est un, s’est déroulé au seul bénéfice d’un groupe politique que vous n’accusez pourtant pas de particratique (alors qu’il a voté, lui aussi, en un bloc, à des fins uniquement d’appareil). Médiatiquement, ce vote lui donnait le verni culturel qui lui fait tant défaut. Politiquement, il ne prenait pas grand risque, puisque, d’une part, il savait qu’il n’obtiendrait pas la majorité et, d’autre part, que la Communauté française ne soutiendrait pas l’éventuelle candidature liégeoise, de sorte que, soit elle ne serait pas retenue, soit elle s’avérerait un échec patent, à défaut de moyens uniquement municipaux pour la réaliser. Bien joué.

    Mon cher François, il n’y a pas de tort à avouer qu’on s’est laissé instrumentaliser. Cessez, de laisser critiquer, sous votre nom ou en votre nom, l’art noble de la politique et de laisser saper les institutions démocratiques. Et construisez, avec les vrais acteurs culturels de terrain (non seulement les maisons comme l’ORW, l’OPL, le Théâtre de la Place, mais encore les centres culturels, les centres d’éducation populaire, le tissu associatif…) et les institutions en charge de la culture (la Ville, la Province, la Communauté française mais aussi la Région wallonne) un vrai projet culturel pérenne pour Liège.

    C’est, je le sais, plus compliqué que de coucher quelques mots sur papier. Mais c’est plus utile, et nous en sortirons tous grandis.

    Bien amicalement,

    Firass

    • Ouais enfin dans le cas présent, c’est pas compliqué de comprendre que le refus de se porter candidat tient surtout à la peur de s’atirer la colère de l’empereur Elio. Diffcile en tout cas pour l’homme de la rue que je suis de penser le contraire. Le but premier n’est pas de dire qu’on est contre un projet mais pour un projet. Rien n’empêche Mons d’avoir un meilleur projet que Liège, c’est juste que refuser d’être candidat me parrait stupide, voire douteux. Même si Liège se plante, le simple fait de monter un dossier peut déjà fédérer le monde culturel. Ce serait déjà un pas en avant.

      Mais comme vous le rappelez si bien, la démocratie c’est faire une croix sur un bulletin de vote toutes les X années et fermer sa gueule le reste du temps. Finalement ce n’est pas si mal, la plupart des gens dans le monde n’ont même pas cette opportunité.

      Ouh le vilain poujadiste qui se laisse un peu aller à son mépris du PS. Lancez-moi des pierres.

    • "la démocratie c’est faire une croix sur un bulletin de vote toutes les X années et fermer sa gueule le reste du temps"

      C’est toi qui voit ça comme ça. La démocratie, ça peut aussi se présenter à des élections, créer un parti, essayer de convaincre les gens de ses opinions ou les encourager à voter pour des partis proche de ses opinions

      après, si les gens ne te suivent pas car tu n’arrive pas à les convaincre, n’en veut pas au monde entier mais remets toi en question

    • Cher Firass,

      Je lis dans votre intervention que mes mots vous font peur : j’en suis ravi.

      Vos propos, sous leur apparence de vernis, me font trembler moi aussi. Que vous réduisiez cette initiative à un mouvement instrumentalisé par les ennemis de Willy Demeyer montre à quel point vous avez non seulement endossé les habits (guère neufs) de l’Empereur mais aussi ceux, fort empruntés ces derniers temps, de Georges Bush et de tous les binaires de la planète : "ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous". En d’autres mots, si on ne frotte pas la manche des élus de votre parti, on travaille pour le MR. Bien triste vision des choses, qui explique en partie pourquoi tant de gens se rallient à ce projet : parce qu’ils ne comprennent plus rien à la boussole qui guide la majorité à Liège.

      Je vous fais peur, écrivez-vous ? Ce n’est pas assez, je préférerais terrifier celui qui trouve normal qu’une décision majeure pour l’avenir d’une ville soit prise en réaction purement politique ("pour faire le gros dos", dites vous, ce n’est pas mieux que de suivre les ordres venus de votre président, à mes yeux).

      Plus grave, surtout, vous ne comprenez pas où s’arrête la politique et où commence la littérature. Ma métaphore me plaît, je l’assume avec plaisir. Non seulement sur le plan politique mais aussi sur le plan littéraire.

      Elle ne vous plaît pas, voilà qui me ravit.

      La culture ne doit pas se résumer à celle qui sert le Prince. Evidemment, si la culture à vos yeux est celle des centres culturels en plus des grosses institutions, vous ne devez pas souvent rigoler aux dépens de vos camarades de parti ; on programme le doigt sur la couture du pantalon, dans des lieux pareils.

      Heureusement, la culture vit très bien ailleurs, au sens très large. Je veux dire, en d’autres lieux, en d’autres villes, en d’autres pays... Où l’on finit par s’exiler par lassitude...

    • José Saramago, le Nobel de littérature, a écrit : "au moment précis où le bulletin est introduit dans l’urne, l’électeur transfère dans d’autres mains, sans autre contrepartie que des promesses entendues pendant la campagne électorale, la parcelle de pouvoir politique qu’il possédait jusqu’alors en tant que membre de la communauté de citoyens ".

      Dans d’autres systèmes démocratiques, les citoyens ont le pouvoir de lancer des votations après avoir récolté un nombre suffisant de signatures sur des questions locales, régionales ou nationales et alors la décision revient au seul "peuple souverain".

      Firass Abu Dalu est, dit-il, républicain parce qu’il croit, e.a., à la représentation politique. Après avoir vécu (en observateur étranger) sous d’autres systèmes démocratiques, je fais partie de ceux qui ne croient plus en la démocratie à la belge et à sa représentation politique. Et je pense bien ne pas être le seul dans cet état d’esprit...

      C’est aussi à cause de cela que je fais partie de ceux qui ont envie de hurler aujourd’hui. Comme François Schreuer le dit très bien dans son premier paragraphe "l’éructation en partie incontrôlée à laquelle on assiste est le signe d’un déficit de démocratie .." ; c’est évident, ces éructations sont des cris, qui n’attendaient que cette opportunité pour sortir ( et des opportunités, il y en aura d’autres, comme le sous-entendait Nicolas Ancion. )
      Cela dépasse largement les quelques attaques dans des commentaires de blog contre un Di Rupo ou Demeyer, ça concerne simplement le système démocratique dans lequel on évolue. Parler d’instrumentalisation dans ces circonstances est un argument qui ne convainc absolument pas, et il faut sans doute faire partie intégrante de ce système pour avoir cette vision des choses ( et puis, soyons sérieux, qui serait dupe de la position du parti de l’opposition ? ) ...

      A-t’on compris que la Foule Sentimentale qui a signé la pétition attend toujours..., qu’elle rêve d’un projet porteur, et qu’elle rêve de jouer un autre rôle dans la cité que celui dans lequel on veut la cantonner...?

    • avant de voter pour des personnes qui pronent de détruire notre système démocratique, j’attends d’abord de savoir par quoi elles vont le remplacer

      des propositions ??

    • Effectivement soyons sérieux : Non, ce dont vous parlez, ça s’appelle essayer de participer à la gestion étatique, au pouvoir. Et la démocratie n’a vraiment rien à voir avec ça... "Démocratie" ça veut dire "pouvoir du peuple", est-ce que vous osez prétendre que dans nos régimes politiques c’est le peuple qui exerce le pouvoir ?

      Il me semble qu’avec un minimum de bonne foi, on ne peut que reconnaître que le pouvoir dans nos pays occidentaux "démocratiques" est exercé par des minorités sur la majorité, par des minorités qui de plus sont considérées comme ayant un titre à gouverner, celui de la compétence, de la richesse ou de la naissance (et oui, on pensait que ce titre à gouverner avait disparu, il n’en est rien comme le montre le nombre de "fils de" présents dans notre paysage). En d’autres termes, nous sommes gouvernés par des oligarques, nous vivons dans des Etats de droit oligarchiques (heureusement il reste encore quelques droits).

      Enfin bref, si vous voulez/osez confronter votre conception de la "démocratie" à une pensée un peu critique, je vous invite à lire "La haine de la démocratie" de Jacques Rancière, éditions La fabrique, 2005, seulement 106 pages. Vous y trouverez non seulement une critique très bien argumentée de ce que vous appelez "démocratie" mais aussi une définition positive, tout aussi argumentée, de ce qu’est la démocratie...

      [Accessoirement la remarque de l’intervenant précédent me rappelle la citation de Woody Allen : "La dictature c’est "ferme ta gueule" et la démocratie c’est "cause toujours"." :]

    • j’ai de la bonne foi et pourtant je ne partage pas du tout votre discours

      le pouvoir le peuple l’a lors de chaque élections et il peut tout changer du système lors de son choix. Les faits sont là. Un parti ou une liste qui obtiendrait une majorité suffisante peut réformer de fond en comble le système (et la majorité d’entre nous peut se présenter à des élections et faire campagne sans que cela ne lui coute pas grande chose, surtout s’il fait les choses à plusieurs au sein d’un parti et mutualise les énergies).

    • Puisque vous dites que vous êtes de bonne foi, j’en déduis que vous êtes d’une naïveté impressionnante... Laissez-moi deviner vous avez entre 15 et 23 ans (je n’ai guère plus), vous venez d’adhérer à un parti et vous êtes tout enthousiaste de ce que vous y avez découvert ? Bref, ce n’est l’important... Je parlais de naïveté :

      "le pouvoir le peuple l’a lors de chaque élections et il peut tout changer du système lors de son choix. Les faits sont là."

      ...

      "Un parti ou une liste qui obtiendrait une majorité suffisante peut réformer de fond en comble le système"

      "Réformer le système de fond en comble", intéressant... Mais comment ferait ce parti alors que plus de 50% des lois votées dans notre pays viennent de l’Union Européenne ?

      Sinon vous parliez de créer un parti pour éprouver ce qu’est la démocratie, avez-vous une idée de ce que ça représente "créer un parti" ? Savez-vous combien de temps et quelle énergie ça demande ? Pour en revenir à Rancière (si si vraiment prenez le temps de lire, quel que soit l’avis que vous en tirez, ça ne peut qu’être positif) :

      "Le mot de démocratie alors ne désigne proprement ni une forme de société ni une forme de gouvernement. La « société démocratique » n’est jamais qu’une peinture de fantaisie, destinée à soutenir tel ou tel principe du bon gouvernement. Les sociétés, aujourd’hui comme hier, sont organisées par le jeu des oligarchies. Et il n’y a pas à proprement parler de gouvernement démocratique. Les gouvernements s’exercent toujours de la minorité sur la majorité. Le « pouvoir du peuple » est donc nécessairement hétérotopique à la société inégalitaire comme au gouvernement oligarchique. Il est ce qui écarte le gouvernement de lui-même en écartant la société d’elle-même. Il est donc aussi bien ce qui sépare l’exercice du gouvernement de la représentation de la société." Rancière, "La haine de la démocratie" pp. 58-59.

      « L’inévitable argument de l’"individualisme démocratique" est, ici comme partout, contredit par les faits. Il n’est pas vrai que l’on assiste à une irrémédiable progression de l’abstention. Il y aurait plutôt lieu de voir l’indice d’une admirable conscience civique dans le nombre élevé d’électeurs qui persistent à se mobiliser pour choisir entre les représentants équivalents d’une oligarchie d’État qui a étalé autant de preuves de sa médiocrité, quand ce n’est pas de sa corruption. Et la passion démocratique qui nuit si fort aux "candidats de gouvernement" n’est pas le caprice des consommateurs, c’est simplement le désir que la politique signifie quelque chose de plus que le choix entre oligarques substituables. » - Rancière, "La haine de la démocratie" pp. 84-85. Je vous accorde que nos oligarques (belges) ont résolu le problème en obligeant les gens à aller voter, comme le dit Starflam "Quand le droit de vote devient un devoir, c’est là que le bât blesse".

    • Cher Firass,

      Je suis heureux que vous ayez pris le temps de cette longue réponse. Car au-delà des « familles » qui ne font que peu de sens pour moi, nous sommes, manifestement, de ce même camp de la gauche et je m’en réjouis. De plus, je précise en m’étonnant que vous n’ayez pas compris que je suis moi aussi socialiste et républicain...

      Mais le diable est dans les détails et je crains que nous ne donnions pas, vous et moi, de ces deux mots importants la même définition. Il faudra donc bien polémiquer un peu sur ce qui nous sépare.

      À commencer par ceci sur quoi vous avez raison, par ce point essentiel que la légitimité des élus est en effet problématique à mes yeux. Pas totalement contestable : problématique, c’est-à-dire relative, comme tout le reste. Je ne sais pas s’il faut ici faire la litanie des arguments, mille fois énoncés déjà, qui soutiennent ce point de vue, principiels, empiriques ou relevant d’une critique interne du système institutionnel... Oui, sans doute. Donc je vois trois types d’arguments qui incitent à relativiser la portée d’une élection.

      Un enjeu de principe d’abord : tout système humain est faillible et tout pouvoir dénué de contre-pouvoir tourne vite à des choses déplaisantes. Dès lors qu’on reconnaît comme vous semblez le faire quelque chose d’absolu dans la décision d’une assemblée, se pose la question du critère définissant le moment à partir duquel vous jugez légitime de la remettre en cause. Pour ma part, j’estime que la désobéissance est légitime a priori. La désobéissance est une décision individuelle et coûteuse pour l’individu, qui ne pèse de presque aucun poids autre que symbolique. Il n’y a donc que deux manières pour elle de triompher du pouvoir en place qu’elle ne menace jamais directement : mettre en évidence les contradictions de celui-ci, ou devenir (socialement) majoritaire.

      Un second argument, plus empirique, consiste à constater les résultats calamiteux que donne en général le système électoral. Pratiquement, il me semble que c’est presqu’une règle générale qu’un système d’élection est très vite capturé par une oligarchie qui, associant divers moyens, parvient à se maintenir au pouvoir et à en écarter la plupart de ses concurrents tout en conservant les apparences dans un état vaguement satisfaisant. Il est difficile de prétendre le contraire lorsqu’est élue une Alisson De Clerq (dont je finis, il est vrai, par bénir l’existence tellement sa bêtise hyperbolique a fait tomber, bien malgré elle, de plâtres et de faux-nez). Je ne fais pas de cela une règle générale et je n’y vois pas de fatalité (dans la mesure où, sans doute, une invasion massive des « dégoûtés » dans le jeu pourrait en expulser les « dégoûtants » mais cela pose le problème que les dégoûtés sont dépourvus de stratégie commune et, a fortiori, de coordination opérationnelle). À cet égard, cependant, je m’étonne de la tolérance indéfectible que semble autoriser l’adhésion à un parti politique : je suis tout prêt à croire que vous-même, M. Hupkens, M. Demeyer et tant d’autres soyez des gens bien intentionnés – ceci soit dit sans référence à Brassens – et d’ailleurs je le crois. Mais comment se fait-il que vous admettiez que tant de choses déplaisantes et même franchement dégoûtantes soient faites en votre nom ? Comment se fait-il que vous cohabitiez avec Daerden ou Happart ? Qu’avez-vous de commun avec ces gens ?

      Tertio, une critique interne doit être faite du système institutionnel : le mode de désignation des élus, essentiellement basé sur la cooptation au sein des partis (ce que permet et encourage notamment l’effet dit « dévolutif » de la case de tête sur les listes électorales), mais aussi la fermeture de facto du système à l’entrée de nouveaux partis (par un cadenassage bien réel des médias audiovisuels lors des campagnes et par l’instauration du seuil d’éligibilité à 5% des voix, notamment) qualifient le caractère endogame de notre régime politique et invalident en conséquence une partie significative de ses prétentions démocratiques. Pratiquement, qui veut aujourd’hui être élu doit préalablement faire allégeance à l’un des partis disposant d’une représentation parlementaire. Lesquels ne se privent pas d’user de ce privilège pour imposer leur loi, comme en témoigne par exemple la pratique désormais systématique du népotisme (sauf chez Ecolo) et le niveau globalement assez médiocre du débat politique dans notre pays, mené qu’il est par des gens qui ont été plus souvent choisis pour leur docilité que pour leur créativité.

      Il faut compléter cela d’une critique plus générale pointant la pauvreté terrible du processus électoral, qui exige l’agrégation d’une multitude de préférences en une seule variable incapable d’exprimer la complexité de ce qui devrait pouvoir s’exprimer dans un système manifestant une aspiration démocratique.

      Il y a enfin et surtout que le recours à l’argument de la « majorité silencieuse » est d’un danger immense. Il est pourtant sans cesse utilisé par les gouvernants et leurs partisans pour rabrouer les velléités contestataires, que ce soit, comme vous le faites ici, en invoquant cent et des mille électeurs ou, comme l’a fait M. Daerden cette semaine, en annonçant un sondage d’opinion pour contrer un mouvement dont il ne sait plus comment se dépêtrer. Sauf que le recours à cet argument sépare la gauche de la droite – ce n’est donc plus là de « famille » qu’on parle –, les tenants de l’émancipation et ceux de l’abrutissement. Car la majorité silencieuse ne vaut que pas son silence. Qu’un de ses membres se mette à brailler et on aura tôt fait de le verser dans l’autre catégories, celle des agitateurs. Vous serez d’accord avec moi, je l’espère : il n’y a pas de majorité silencieuse, il n’y a que des exploités qui crèvent de journées trop longues et de crapahutades pour aller chercher un enfant à la crèche-qui-va-fermer, il y aussi des aliénés téléphages ou semi-nantis qui compensent leur frustration (et la pauvreté de leur imaginaire) en redoublant d’égoïsme. Qui forcément, répondront, eux, ce qu’on attend qu’ils répondent, lors d’une élection ou d’un sondage. Mais les tribuns qui veulent garder les silencieux ne sont pas leurs alliés.

      Mesurez-vous ce que signifie ce choix de construire une majorité sur les silencieux ? Mesurez-vous la violence que cela constitue à l’égard des uns et des autres ? À l’égard de ceux qui, pris dans les contingences de l’existence ou prostrés dans l’indifférence, sont pressés d’y demeurer comme à l’égard de ceux, qui dans le désir et la construction, sont persécutés au nom des premiers.

      Comme l’expliquait Bourdieu, chaque opinion ne se vaut pas. La démocratie est affaire de mouvement, de mise en mouvement, de prise en main de leur destin par les individus, de prise de conscience aussi. Pas de vote « silencieux ».

      Par conséquent, je conteste absolument la légitimité, par exemple, des 93.000 électeurs de Michel Daerden à avoir commis cet acte irresponsable – qui les engage, eux, mais m’engage aussi moi – de porter cet homme dangereux aux nues. Je refuse absolument le diktat sans contestation possible du fait accompli de « la » démocratie qui aurait soi-disant parlé. Non, ce qui a parlé, là, c’est la bêtise, la crasseuse bêtise.

      Tout cela est-il antipolitique ? Libre à vous de ne penser... Ce n’est évidemment pas mon avis. Tout dépend en fait de la définition qu’on donne du fait politique. Pour moi est politique ce qui englobe les conflits existants et leur offre un espace de médiation. Est antipolitique ce qui nie l’antagonisme intrinsèque à la société, ce qui le repousse derrière les paravents du Spectacle ou de la grande réconciliation.

      Je n’en ai toutefois pas terminé, car d’une part il est important de souligner qu’il n’y a pas, qu’il ne saurait y avoir de purs dans toute cette histoire. D’où mes réticences chroniques – que vous ne semblez pas avoir perçues – à user du mot de « citoyen » – dès lors qu’il s’oppose à la sphère de la politique – autrement qu’avec de longues pincettes. Car je fais à mes yeux de la politique tout autant que vous ou qu’un élu, simplement le fais-je aujourd’hui dans un cadre qui n’est pas celui d’un parti politique. Il est évident que les « dégoûtés » (pour poursuivre un instant avec cette sémantique manichéenne) peuvent et vont, pour un certain nombre d’entre eux, devenir à leur tour « dégoûtants ». Qu’ils soient alors balayés à leur tour sans autre mépris que celui qui est nécessaire à l’opération. Que les assemblées soient pleines de courants d’air et tout ira déjà beaucoup mieux. Bien entendu, la critique n’a aucune raison de m’épargner et il est parfaitement concevable que je sois moi-même un « dégoûtant » (beaucoup d’ailleurs le pensent, pour ce qui me revient). Je ne comprends pas, à ce titre, que tout le monde tienne autant à souligner notre « bonne foi » alors que, somme toute, nous pourrions être mus par je ne sais quelles motivations insidieuses.

      Mais venons-en à l’essentiel : tout en acceptant et en m’inscrivant même avec une certaine passion dans la dialectique des mains sales (le tout étant de savoir comment et pourquoi se les salir et peut-être même avec qui), le relativisme relatif que je professe n’implique en rien que tout se vaille. Point de purs, donc. Jérôme Bosch avait raison. Mais cette assertion n’implique nullement que tous soient au même degré de corruption (pour rester dans le registre des vanités terrestres).

      À cet égard, la pratique, pour prendre un exemple que la déclaration de M. Grafé mentionnée ci-dessus a éclairé d’un jour cru, d’accords secrets auxquels il est constamment fait référence et dont on prétend à tout bout de champ vous imposer la charge sans qu’on puisse jamais savoir précisément quels en sont les termes constitue une pratique absolument insupportable. Je suppose d’ailleurs que ces accords ont pesé sur le vote de conseillers communaux qui, probablement, en ignoraient tout auparavant et, peut-être, n’en savent toujours pas grand-chose. Il va sans dire que je ne me sens en aucune manière comptable de ces accords secrets et que, même, pour reprendre les termes de Nicolas Ancion, je suis prêt à y voir du « fumier ».

      Mon républicanisme, dans tout cela, en quoi consiste-t-il, vous demandez-vous sans doute ? Dans la conviction, tout simplement, qu’un espace commun est possible et que la démocratie n’existe pas sans souveraineté populaire (lire à ce sujet mon récent billet sur le Kosovo), que non seulement la balkanisation de la société n’est pas une fatalité mais que la société est fondée à lui résister. Que la singularité radicale ne peut justifier l’abolition de tout principe unitaire (on a beau faire, on revient toujours à Platon, même en lui résistant). Que donc l’existence d’institutions unifiées détenant le monopole de certaines prérogatives est acceptable. Quant à la traduction de ces aspirations républicaines en une évaluation ad hoc de notre système politique, je confesse mes doutes et mes atermoiements. Sans doute ne peut-on lui dénier toute légitimité et telle n’est pas mon intention, mais je me refuse à entériner l’état des lieux sans m’octroyer ce droit d’inventaire qu’on pratique dans votre « famille ». Disons que je suis un républicain insatisfait.

      J’en resterai là sur le fond (même s’il y aurait matière à de longs développements, encore). Je termine brièvement par quelques répliques sur les éléments polémiques de votre intervention.

      — En précisant tout d’abord que l’appel n’était en rien à mes yeux un « référendum anti-Demeyer ». En fait, pour tout vous dire, j’étais persuadé que ce projet, s’il « prenait » (dans le cas contraire, on n’en eut pas parlé), pourrait assez rapidement faire un relatif consensus (ce qui m’a d’ailleurs valu d’acerbes critiques de la part de pas mal d’amis qui voyaient dans cette initiative une démarche opportuniste et consensuelle). Je n’ai pas compris la réaction de Willy Demeyer, qui étaient non seulement critiquable sur le fond mais aussi (et surtout pour ce qui nous occupe) une monumentale erreur tactique.

      — L’appel est-il alors devenu un « référendum anti-Demeyer » ? Je ne le pense pas non plus. Vous aurez constaté que, malgré la fin de non-recevoir qu’il a opposé de bout en bout à notre initiative, notre communication à son égard est restée plus que conciliante (écouter par exemple la conférence de presse) de sorte que votre théorie de la « campagne contre Willy Demeyer » qui aurait entraîné la fermeture sur elle-même de la majorité ne tient pas. Tout au plus avons-nous un peu joué de l’ironie... jusqu’au soir du vote, où, tout étant joué, les noeuds papillons ont effectivement changé le registre. Même si je continue à voir dans cette action de l’humour potache bien plus qu’une volonté de nuire, je reconnais que c’était peu constructif de notre part (mais Demeyer ne nous avait laissé que deux alternatives : le clash ou la débandade).

      — Mais cela nous amène à la question du rôle d’Elio Di Rupo. Sur lequel je n’ai pas du tout la même analyse que vous. D’après les informateurs (assez bien placés) qui ont bien voulu, tout au long de cette affaire, me dire leur façon de voir, il y a clairement eu une initiative de Di Rupo pour contrecarrer notre proposition. Je ne dis pas que c’est exact, peut-être suis mal informé ou même intoxiqué, mais vous conviendrez qu’il y a là un point central dans l’analyse de la situation. Si effectivement, EDR a peu ou prou dicté leur attitude aux socialistes liégeois, il était en effet légitime à le dénoncer.

      — Le MR a et va tirer les marrons du feu (et a agit de manière tout aussi particratique que le PS). Cela me paraît évident et cela explique en partie mon désir de prendre un peu de recul par rapport à tout ça. N’empêche : le PS n’a à s’en prendre qu’à lui-même. Il nous aurait suivi (il peut toujours le faire) et la pièce aurait eu tout autre figure. Il faut parfois assumer les conséquences de ses choix... En outre, on comprendra que le niveau d’exigence soit différent vis-à-vis d’un parti de droite dont on attend rien que vis-à-vis d’un parti qui se proclame non seulement de gauche mais prétend en plus, au moins de façon implicite, à un monopole sur la gauche.

      — Enfin, tout en reconnaissant certaines maladresses dans l’expression (qui m’avaient d’ailleurs amené à donner ici-même quelques précisions sur l’initiative dès le 10 mai), je ne pense pas que l’appel prétend que « nous sommes les meilleurs », pas du tout. Outre que ce « nous » m’est assez peu familier, l’appel, c’est important de le comprendre, dit deux choses : Liège dispose d’un patrimoine et d’un vivier culturels incomparables en Wallonie (ce qu’on peut facilement montrer par des chiffres — le nombre de musées, de groupes de rock, de cinémas, de comédiens professionnels, d’adhérents à la mutuelle Smart, d’associations culturelles, etc —, comme certains se sont amusés à le faire) mais ce potentiel est mal utilisé, mal mis en valeur. En vertu de quoi je pense que nous ne sommes certainement pas « les meilleurs », que la candidature aurait constitué un magnifique défi, loin d’être gagné d’avance, contrairement d’ailleurs à ce qu’ont prétendu plusieurs conseillers de la majorité avec, là, une morgue déplaisante.

      Comment conclure ? Vais-je construire un projet culturel pour la ville de Liège ? Non, ce n’est pas mon rôle. Je n’ai absolument ni les moyens de me consacrer le temps qu’il faudrait à cette tâche ni la légitimité de parler au nom d’un monde culturel liégeois que je n’ai jamais prétendu représenter. Je vais simplement continuer ce que je fais, le travail, dans les contingences qui sont les miennes, en espérant néanmoins que tout ceci pourra donner lieu à un dialogue plus suivi avec des gens comme toi qui font partie de la gauche.

      Amicalement,

      FS

    • c’est trop mystérieux pour moi ... Il y a clairement une référence qui me manque. Un brin d’explication ?

    • Je voulais simplement faire référence à sa peinture, qui illustre une humanité corrompue condamnée à l’enfer éternel.

  • Complexe. Néanmoins, je ne pense pas que cette pétition se soit mutée en un élan anti-PS. Mais, il est inévitable, que les pétitionnaires qui considèrent un parti comme "monobloc" utilisent ce genre de mouvement, pour piquer leur cible préférée. Il en est de même dans le projet CHB. Mais, ceci est nettement moins virulent, vu qu’aucun des 3 partis ne condamnent clairement le projet. Si le MR était clairement contre, on dirait probablement le collectif miné par les libéraux.. Alors que le mouvement initial n’avait aucune raison politique. Dès lors, je me demande pourquoi, les politiciens (terme non négatif) veulent toujours donner une couleur à un projet ? Peut on imaginer que, coup de gueule ou pas, pro PS ou contre, les pétitionaires l’on fait tout d’abord pour la culture ? Pour le projet ? Pour le symbole ? Et puis, finalement, l’aveu d’un contrat liant liege2015 à CHB par Mr Grafé n’est il pas une preuve que, sans condamner le PS ou le CDH, il y a des choses inacceptables au PS et au CDH ? Et probablement de même au MR, bien sur. J’ajoute être plutôt vert, ou rouge, selon les niveaux électoraux. Cela ne m’empêche pas de ne pas accepter ce sac de noeud, et la politisation d’un élan citoyen. Bon, ou mauvais. Il s’agit d’accepter le droit de parole. Et s’il est maladroit, quoi de plus logique ? Il n’est pas.. professionnel. Il demande à être écouté.

    Alain