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À propos du pouvoir d’achat

dimanche 1er juin 2008, par François Schreuer

Une étude de Philippe Defeyt, publiée la semaine dernière, a fait grand bruit (cf. par exemple Le Soir, La Libre, RTL). L’économiste de l’IDD (par ailleurs élu Ecolo et président du CPAS de Namur) y démontre que le prix réel d’une série de biens — exprimé en heures de travail — a plutôt baissé sur une période longue, contrairement à l’opinion qui est dans l’air du temps. Ainsi l’achat d’un kg de beurre demandait 1h02 de travail en 1983. Il n’en fallait plus que 34 minutes au début de cette année (mais à l’inverse, un kg de cabillaud coûté aujourd’hui 1h50 contre 1h32 en 1983).

Avant toute chose, voici ladite étude, qu’on lira de préférence avant de la critiquer :

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Cette étude a en effet suscité des réactions assez courroucées notamment du côté du PS et du Crioc. La députée socialiste Karine Lalieux estime notamment que « L’étude ne tient pas compte de l’évolution des besoins de la société » mais aussi et surtout que l’étude ne fait « pas référence à l’évolution de la distribution des revenus depuis 25 ans, alors que la masse globale des salaires a évolué sans être répartie équitablement ».

Philippe Defeyt a publié une réponse à ces critiques, dont je vous suggère la lecture et dans laquelle il précise utilement certaines choses. Et en particulier ceci que nous sommes, bel et bien — mais en moyenne, là réside une bonne partie du contentieux —, une société surconsommatrice qui gaspille des ressources précieuses de façon inconsidérée et crée de toute pièce des « besoins » qui n’en sont pas. Et de fait, on constate par exemple que les frais de télécommunication, y compris parmi les personnes disposant des revenus les plus faibles, ont explosé — Le Vif avançait même récemment que les frais de téléphonie mobile représenteraient jusqu’à un tiers du budget de certains ménages.

À la lecture de ces différents documents, j’ai le sentiment que le problème dans cette histoire est qu’on fait dire à cette étude des choses qu’elle ne dit pas. Elle ne constitue en effet qu’une (petite) facette des travaux de Philippe Defeyt, dont on sait par ailleurs le travail remarquable dont il est l’auteur sur des questions telles que l’évaluation des inégalités ou la création de nouveaux indicateurs économiques pour représenter l’évolution du bien-être. Il est donc assez cavalier de lui faire le procès d’ignorer la précarité ou la montée des inégalités.

Néanmoins, je pense que Philippe Defeyt fait une énorme erreur « de communication » en n’intégrant pas dans le document qu’il a rendu public une pondération de ses chiffres selon les différentes tranches de revenus. Est-ce que le temps de travail nécessaire à l’achat un kilo de beurre a réellement diminué depuis 1983 pour le décile inférieur des salariés ? Pour les allocataires sociaux ? Je n’en sais rien, mais j’aimerais beaucoup le savoir. Notez, la question de l’évolution du pouvoir d’achat des plus pauvres était l’objet d’une autre étude récemment publiée par Philippe Defeyt, mais la période considérée était alors beaucoup plus réduite.

Autre limite, me semble-t-il : l’absence, dans l’étude de Philippe Defeyt, de toute référence à la structure des dépenses des ménages — dans laquelle il ne me semble pas outrageusement audacieux de penser que le poids du logement, en particulier, a considérablement augmenté — réduit également l’intérêt des chiffres fournis.

Bref, à la lecture de cette étude, ce qui m’apparaît surtout, c’est le manque de données sur ces questions. Philippe Defeyt fait un travail de défrichage hautement utile (dans la présence étude, ne sont comparées que les années 1983, 1988 et 2008) dont on aimerait cependant qu’il soit systématisé sur de plus longues périodes, détaillé selon les classes sociales, mis en rapport avec des mutations objectives des modes de vue (par exemple la variation de la distance des déplacements domicile-travail ou l’évolution de la structure du bâti, qui reste probablement largement inadaptée à une demande qui a beaucoup évolué), relié à la question de la répartition des richesses entre travail et capital car si l’augmentation de la productivité n’est pas contestable sur les 25 dernières années, elle bénéficie surtout aux revenus du capital, dont la croissance sur la même période est vertigineuse.

Car la conclusion de tout ceci — et c’est vers là qu’on pourrait suggérer à Mme Lalieux de porter son attention — c’est d’abord que nos modes de vie déterminent largement cette variable somme toute très subjective qu’est le « pouvoir d’achat ». Et que ce mode de vie dépend largement de déterminants collectifs : entre un travailleur qui doit parcourir chaque jour 100 kilomètres en voiture (à ses frais) et quelqu’un qui n’a que trois arrêts de tram à faire, la qualité de vie varie substantiellement, le pouvoir d’achat aussi. Organiser le territoire en tenant compte de ce genre de considérations devrait à mon avis être une des priorités politiques. Force est de constater que ce n’est pas le cas.

L’autre conclusion, c’est que l’inéluctable remise en cause du modèle productiviste qui nous entraîne pour le moment vers l’abîme ne pourra se faire qu’accompagnée d’un très profond mouvement vers plus d’égalité — c’est-à-dire à mon avis d’une attaque frontale contre le capitalisme. Ce n’est que si les besoins de base sont garantis à tous qu’il devient politiquement acceptable de parler d’une réduction — nécessaire, je le répète — de la consommation et donc d’une désacralisation du « pouvoir d’achat ». Il est bon de le dire et de le redire.

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Photo : Sébastien Noverraz

Messages

  • Pure coïncidence, je viens également de poster un (court) billet sur cette question.

    Pour moi, l’étude en question n’a rien d’extraordinaire (si ce n’est que je la trouve un peu légère sur cette question du "pouvoir d’achat", l’aspect sur l’évolution des salaires et du temps de travail est plus intéressante il me semble) ; mais ce que je trouve particulièrement frappant est la manière dont les médias s’en sont emparés pour distiller dans l’opinion l’idée que le "pouvoir d’achat" n’aurait pas diminué (et donc, en filigrane, que les revendications syndicales sont du pipeau).

    • ce que je trouve particulièrement frappant est la manière dont les médias s’en sont emparés pour distiller dans l’opinion l’idée que le "pouvoir d’achat" n’aurait pas diminué (et donc, en filigrane, que les revendications syndicales sont du pipeau).

      C’est plus compliqué que ça, à mon avis. Parce que le « pouvoir d’achat » n’est pas une fin en soi et on a un peu tendance à l’oublier. La fin en soi, c’est que tout le monde puisse satisfaire à ses besoins de base (logement, alimentation, mobilité, santé,...) et ait un large accès aux biens immatériels (culture, éducation,...) tout en travaillant un minimum. Une telle situation peut advenir dans des configurations monétaires extrêmement différentes (le logement pourrait, par exemple, être un service public empêchant la spéculation et assurant une régulation des prix ; ça changerait déjà pas mal de choses). Le « pouvoir d’achat » permet tout cela mais il permet aussi une surconsommation qui détruit notre avenir.

      Pour le moment, je ne vois pas où le discours syndical, encore très largement marqué par une vision productiviste de l’économie, prend en compte la dimension écologique, si ce n’est dans quelques marques de technophilie sensées tout réconcilier (la voiture propre, la captation à la source des émissions de CO2, etc). Or l’absence de cette prise de conscience est, on le sait, un suicide collectif...

      Il faut dire que la situation est doublement compliquée : il s’agit non seulement de mieux répartir le gâteau (ça, tout le monde est d’accord) et d’augmenter la taille des plus petites parts mais aussi de réduire la taille du gâteau ! Calcul compliqué...

    • Petite précision, mon propos n’était pas de valider le discours syndical sur le "pouvoir d’achat" ; mais plutôt de souligner qu’une fois encore, et probablement à leur insu, les grands médias font le jeu du capital.

      Je n’aime pas le terme "pouvoir d’achat" (que j’avais renommé ICC : Indice de Capacité à Consommer) parce qu’il enferme dans une vision purement consumériste du monde, alors que, comme tu le dis justement, la consommation n’est pas une fin en soi.

      L’idée n’est pas de pouvoir consommer plus ; mais surtout de vivre mieux. :)

    • Le problème n’est pas le "pouvoir d’achat", mais le "pouvoir" plus simplement.
      Le premier étant (comme déjà évoqué) une sémantique du "pouvoir" tendant à le dissocier du "problème" de la consommation.
      Dans le même registre que la "valeur travail" du sarkophage de service.

      Tous ces pseudo-problème ne visent qu’à annihiler les responsabilités de "l’élite" gouvernante.

      C’est la mondialisation, le marché, l’Europe, la croissance, ...
      et non la privatisation des produits de base par le pouvoir en place, Electrabel, Belgacom, SNCB, la Poste, l’OCCH, la CGER, etc., etc.

      Argh, ces salauds de néo capitalistes qui spéculent sur le prix du blé, ok ok, mais avec l’assentiment complaisant voir l’aide pro active du pouvoir politique.

    • Il n’y a qu’à rappeler, par exemple, que le FMI et l’OMC sont dirigés par des "socialistes" français (Dominique Strauss-Kahn et Pascal Lamy respectivement). ;)

  • j aime beaucoup la fin : "attaque frontale contre le capitalisme" ...

  • Simple suggestion pour François. Si, au lieu de considérer le salaire moyen, on aurait considérer le salaire médian, on aurait déjà pu déduire bien plus de choses au niveau des bas salaires.

    Par ailleurs, le logement est un problème actuel. Mais la Belgique a longtemps été épargné par rapport à d’autres pays européens en la matière. Ceci ne cautionne pas la spéculation foncière, bien entendu !