Les archives des Bulles

Avenir de la corrida

samedi 9 août 2008, par François Schreuer

Comme chaque année resurgit le sempiternel débat sur la corrida, véritable marronnier contribuant à éviter, en cette période estivale, que l’actualité particulièrement décharnée ne réduise les journaux au silence et les éditorialistes au chômage. La corrida, donc, monstruosité selon les uns, pinacle de la culture latine selon les autres, attise les passions, quoique beaucoup moins ici au Nord que là-bas au Sud ; ce à propos de quoi j’aimerais partager avec vous les définitives considérations suivantes.

Primo, je trouve que la corrida est belle. Plus que cela : l’acte si travaillé, maniéré dans sa dramaturgie autant qu’épuré dans sa forme, l’acte, dis-je, du torrero, cambré de fierté et de peur, corseté dans son habit d’or, déroulant d’un poignet sûr les plis vermeil de la muleta sous le mufle du taureau, ce geste est à mes yeux d’une élégance folle, il est même l’une des choses les plus élégantes qui soient. Bien que je n’aie jamais assisté à une corrida et me sois tant qu’à présent contenté de la vision de quelques mauvaises vidéos sur l’Internet, la corrida me procure de l’émotion.

Secundo, me revient, chaque fois ou presque qu’on parle de ce sujet, le souvenir assez précis de ces fresques crétoises où l’on voit de longilignes éphèbes bondir dans les airs en prenant appui sur la tête du taureau furieux. De là, l’esprit glisse volontiers à Thésée, dont on peut penser — pour autant que l’on se souvienne que c’est en Crète que débarqua Europe, venue de Phénicie — que son rendez-vous victorieux avec le minotaure scella la fin des temps anciens en même temps que le passage de relai, à travers la mer Egée, entre deux civilisations. Il est plaisant de constater que le subtil syncrétisme [1] de la mythologie grecque, à la différence d’autres corpus littéraires religieux où l’unification cléricale a fait plus de dégâts, ne dissimule pas l’amoncellement des strates du récit. Et puis, dans Homère, ces hécatombes — littéralement le sacrifice de cents bœufs — que les Achéens offrent à leur pléthorique panthéon. Ces récits, et tant d’autres avec eux, dont certains beaucoup plus reculés encore, portent témoignage de l’ancienneté primale des pratiques tauromachiques. Je crois qu’on peut dire que la tauromachie est rien moins que l’une de plus anciennes manifestations culturelles de l’humanité, un « patrimoine immatériel », comme on dit aujourd’hui. Cette ancienneté ne lui confère nulle légitimité intrinsèque. Elle plaide cependant pour que l’on ne raie pas d’un trait de plume hygiéniste plusieurs milliers d’années de tradition sans prendre la mesure de ce qui est en jeu.

Tertio, je réfute en bloc, même si c’est sans doute un rien excessif, les arguments des anti-corridas médiatiques, perclus qu’ils sont d’utilitarisme singerien, cette doctrine des pommes, des poires et des esprits faibles. Je ne suis pas partisan de la « cause animale » ou de l’« antispécisme » dont quiconque veut bien considérer toutes les implications se rendra compte de l’inanité ou plutôt du caractère profondément antihistorique. Et, quoi qu’il en soit, je ne comprends pas que les tenants de cette cause (dont je soupçonne, soit dit en passant, que tous ne sont pas végétariens) se préoccupent plus de la corrida que des abattoirs où pourtant on équarit quotidiennement des tombereaux entiers d’un bétail dont il n’est sans doute pas nécessaire de décrire ici les souffrances.

Et pourtant, je pense que la corrida doit cesser, du moins dans sa forme actuelle, qui aboutit à la souffrance et à la mort de l’animal. Il n’y a à cela qu’une seule raison mais elle est de taille. C’est que l’humanité a connu, au cours du siècle écoulé, un changement d’ère à côté duquel l’invention de l’écriture apparaît tout au plus comme un épiphénomène.

La tauromachie est la manifestation d’un être-au-monde dominé par la crainte légitime de se faire trucider par une nature hostile et dominante. La tauromachie est la sublimation par la culture de cette terreur fondatrice. Bref, la tauromachie est le symbole de l’ère de l’homme perdu dans l’immensité. Cette ère est à présent terminée. La menace s’est inversée et l’humanité doit aujourd’hui se faire protectrice de la nature ; la culture a à rendre compte de cette nouvelle donne. Poursuivre le mise à mort du taureau dans ces conditions apparait donc comme une négation de la nouvelle condition humaine, celle que Jonas décrivait dans le Principe Responsabilité. C’est là la seule mais la suffisante raison de mettre, avec le regret et la nostalgie d’un monde déchu si l’on veut, un terme à la corrida.

Illustration : Félix Vallotton, L’enlèvement d’Europe, 1908.

Notes

[1Un mot qui, soit dit en passant, signifie littéralement « union des Crétois ».

Messages

  • très bon article, et bel angle d’attaque du sujet, je ne peux qu’y souscrire. J’ai passé du temps en Espagne, assisté à des corridas et il faut noter que toutes les corridas ne terminent pas par une mise à mort. En fait, la mise à mort est une des multiples versions de la corrida. Ce spectacle nous ramène à notre nature animale, et c’est peut-être une chose utile, à l’heure où le cerveau humain passe tant de temps devant des écrans (de toute taille). Donc moi j’ai plutôt été pour le maintien de la corrida, d’autant que, comme tu le dis, ce qui se passe chaque jour dans nos abattoirs constitue la norme de notre rapport à la viande, la toromachie figure comme l’expression artistique de ce rapport, redonnant son honneur à l’animal, sa force sublimée devant sa mort. Certaines pratiques (mise de graisse sur les yeux de la bête et pré-lascération de la peau pour l’exciter / l’handicaper avant la lutte) sont par contre plus douteuses.

    Mais ton argument sur le rapport de force homme-nature s’étant renversé me semble juste. Et puis, on a les jeux olympiques maintenant, le chinois contre le reste du monde, c’est beaucoup plus contemporain :)

    • Je tombe tout à fait par hasard sur votre blog.
      Je suis aficionado et également organisateur de corridas.
      J’accepte toutes les critiques, à condition qu’elles soient fondées.
      Barbare, sauvage la corrida, certes. Il existe également des pratiques honteuses, notamment l’afeitado (le rasage) qui consiste a couper l’extrémité des cornes. Quelques rarissimes cas de drogue ont été également décelés.

      Mais il ne faut pas croire toutes sottises que l’on entend débiter par certains. D’autant plus qu’elles sont complètement irréalistes et font plier de rire les spécialistes, comme celles que vous évoquez.
      En fait un toro affaibli est une calamité pour les toreros : il se révèle extrêmement dangereux et en outre ne permet pas le succès, ce qui est le contraire du résultat recherché.
      Si vous voulez en savoir plus quelques blogs où vous pourrez constater qu’en sus d’un discours souvent hermétique aux non connaisseurs, les aficionados ne sont pas complètement idiots :
      http://bregaorthez.blogspot.com
      http://camposyruedos2.blogspot.com
      http://photosmotstoros.blogspot.com
      http://pinchosdelciego.blogspot.com

      Très cordialement.

    • Misérables, tous, que vous êtes !!!

      J’espère très sincèrement que vous souffrirez un jour, physiquement ET moralement, autant que les taureaux qui sont jugés et condamnés, sans avoir commis la moindre faute, dans les arènes.

      Vous me donnez envie de vomir constamment et, si vous étiez accidenté au bord d’une route, ensanglantés, je vous laisserais crever jusqu’à la dernière goutte, histoire de vous rafraîchir la mémoire de ce que vous vous êtes tant délectés dans les arènes françaises et espagnoles.

      Que vos âmes aillent en enfer.... si toutefois il existe pour vous car vous êtes tout, hormis des êtres humains normalement constitués du cerveau.

      Véronique Naudé
      MAZAN / Vaucluse

  • Moui, je crois surtout qu’en dehors de l’Espagne et quelques villes du sud de la France la corrida tout le monde s’en fout. Incroyable mais vrai !

  • L’argument final est assez intéressant, mais pour le reste, le texte évacue les critiques de la corrida sans la moindre ligne argumentée. "Doctrine des pommes, des poires et des esprits faibles" ? "Antihistorique" ? C’est pour le moins faiblard.

    Comme il est écrit, le texte semble suggérer qu’il n’y a pas le moindre motif valable d’éviter ou diminuer la souffrance animale. Est-ce vraiment un point de vue défendable ?