Les archives des Bulles

Hommage appuyé de Dominique Janne en une de « Pan »

mercredi 1er octobre 2008, par François Schreuer

Il y a quelques semaines, j’ai été contacté par la rédaction du journal « Pan » pour écrire un article sur la situation du quartier des Guillemins, à Liège — à laquelle il se trouve que je porte un intérêt soutenu [1]. J’ai accepté, non sans signaler que je n’étais pas « neutre » dans ce dossier (mais, comme vous l’aurez remarqué, le journalisme que j’entends pratiquer ne se berce pas de ce genre d’illusions).

J’ai rendu l’article suivant (qui est, pour l’essentiel, une compilation d’informations déjà publiées à de nombreuses reprises dans différents journaux), qui m’a valu des félicitations de la rédaction en chef et a été publié, sans signature, en Une la semaine dernière. J’aurais préféré le signer, mais cela n’est pas l’usage dans ledit journal. Dont acte.

Une nouvelle saga immobilière liégeoise

L’arrivée de la grande vitesse ferroviaire et la décision consécutive de construire une nouvelle et grandiose gare des Guillemins ont donné le départ, dans la cité ardente, d’une nouvelle saga urbanistique. Une spécialité locale.

Au début de cette décennie, alors que le projet de la nouvelle gare était déjà bien avancé et après qu’un premier plan d’aménagement du quartier ait été mitonné par Claude Strebelle, s’est formé dans le chef des autorités communales le projet d’ouvrir une percée à travers la ville, un « axe royal ». Celui-ci devrait relier la nouvelle gare, griffée « Calatrava », à une « Médiacité », griffée « Ron Arad », 1 500 mètres plus loin, sur l’autre rive. Entre eux, dans le parc de la Boverie, un grand musée international doit venir — manifestation du syndrome « Guggenheim de Bilbao » — prendre la place du modeste Musée d’art moderne. Entre la vision et sa réalisation, laborieusement entamée à présent, le hiatus a malheureusement tendance à virer à la béance et laisse craindre un résultat moins reluisant qu’espéré.

La culture comme « redéploiement économique »

La « Médiacité » d’abord. Originellement annoncée par ses promoteurs (Wilhelm & Co) comme un « pôle de médias » doté de « studios de création » qui allaient faire de Liège une nouvelle Cinecittà ou quasiment, l’objet, désormais en construction après des années d’errance, se résumera finalement à une énième galerie commerçante surmontant un gigantesque parking souterrain et flanquée de quelques salles de cinéma Kinépolis. Les pouvoirs publics ayant fait preuve de mansuétude, l’ensemble sera cependant agrémenté d’une nouvelle patinoire municipale (remplaçant celle de Coronmeuse), des nouveaux studios de télévision de la RTBF (qui quittera le Palais des congrès) et des bureaux de quelques entreprises réunies dans un « Pôle Image ».

Le Musée d’art moderne et d’art contemporain (MAMAC) cédera quant à lui la place à un « Centre international d’Art et de Culture » (CIAC). L’auguste bâtiment, un vestige de l’exposition universelle de 1905 qui prend l’eau de partout, sera rénové (et probablement gratifié au passage d’un « geste architectural ») grâce aux fonds FEDER, abondamment sollicités. Les « stratèges » du Groupe de Redéploiement Economique (GRE) et leurs consultants, après avoir essuyé les refus du musée de l’Ermitage de St Petersbourg, du MoMA de New-York et du Centre Pompidou de Paris à venir s’établir à Liège, jugent désormais opportun de créer une « Kunsthalle », c’est-à-dire, plus brutalement dit, un supermarché de l’art présentant des expositions temporaires achetées toutes faites et à prix d’or sur le marché international. Valeur ajoutée ? Zéro. Mais l’ambition d’attirer les foules (on cite le chiffre démesuré de 600.000 visiteurs par an) et de brasser beaucoup de pognon. Quant aux collections actuelles du musée, faute de budget pour les héberger ailleurs, le risque existe qu’elles soient destinées à pourrir dans quelque réserve.

Expropriations à gogo

L’esplanade, enfin, qui doit relier la gare au fleuve, est à elle seule un poème. Si le conseil communal a validé le projet de l’architecte Daniel Dethier — une « rambla » piétonne, des espaces verts, des gabarits modérés,... et surtout l’arrêt des expropriations —, la SNCB (et son directeur du patrimoine, Vincent Bourlard) et plusieurs figures politiques liégeoises de premier plan (Marcourt, Daerden, Grafé,... et tout le MR) entendent quant à elles faire quelque chose de « plus ambitieux », c’est-à-dire remettre peu ou prou en course un projet délirant (qualifié récemment d’« hitlérien » par Ariella Masboungi, une éminence mondiale de l’urbanisme) conçu par Santiago Calatrava, l’architecte de la gare, qui ambitionne rien moins que de raser tout le quartier pour y construire une allée monumentale scandée de plans d’eau où pourra se mirer cette gare autiste qui n’entend dialoguer avec rien ni personne. Que va-t-il finalement advenir ? Nul ne le sait. On parle depuis le début de l’année 2008, à la suite d’un surréaliste voyage en Espagne de toute la clique (Bourlard, Daerden, Demeyer,...) des décideurs impliqués, de « compromis » entre ces deux projets inconciliables. Entre-temps, les habitants du quartier vivent dans l’incertitude de l’avenir. Expropriés ? Pas expropriés ? Ils verront bien.

L’explication de cette cacophonie tient en bonne partie à l’incapacité crasse des autorités communales — le bourgmestre Demeyer en tête — à donner un cap, à imposer le projet qu’elles ont pourtant elles-mêmes choisi. Si une semaine avant les dernières élections communales, les principaux représentants de la majorité juraient que les expropriations étaient terminées, leur discours a sensiblement évolué depuis lors. Face à cette impéritie presque revendiquée, le grand argentier wallon Michel Daerden — qui n’est jamais très loin lorsque le béton s’apprête à couler — a eu la partie belle pour revenir dans le jeu, à la faveur de l’attribution de la manne des fonds européens (FEDER) dont bénéficieront largement les projets de l’« axe royal ». L’arrivée de ce partisan déclaré du bling-bling et des « grands accords » ne devrait en tout cas pas remettre en cause la totale opacité qui prévaut aujourd’hui sur l’avenir des lieux et ce refus de tout débat public qui caractérise trop souvent les décisions en matière d’urbanisme à Liège.

Vendredi, j’ai eu l’honneur de recevoir un long coup de téléphone de Dominique Janne, le propriétaire du journal qui est aussi connu comme producteur de cinéma ainsi que comme un acteur de premier plan sur le marché de l’immobilier, entre autres choses. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’était pas content. Deux jours après la parution, il s’était soudainement rendu compte qu’il n’avait pas du tout aimé mon article (mieux vaut tard que jamais) et me le faisait savoir de la plus verte des façons sans pour autant parvenir à m’indiquer ce qui aurait été, selon lui, inexact dans ce texte. Se présentant comme « rédacteur en chef » (ce qu’il n’est pas), il m’a demandé la liste de mes informateurs, et j’allais commencer à les lui donner quand je me suis rendu compte que son attitude ne présentait aucune garantie du respect de la confidentialité de ces informations sensibles. J’ai donc refusé d’en dire plus et ça l’a, semble-t-il, encore plus énervé.

Ce mercredi, on pouvait lire ce petit encart en première page du journal :

À la réflexion, je crois que je suis particulièrement flatté de cette pathétique autant que crapuleuse tentative de torpillage. Il y a même, si l’on y pense à deux fois, quelque chose de plaisant de se faire accuser d’être « aigri » — et d’être, excusez du peu, un politique raté, un écrivain raté, un cinéaste raté, un architecte raté, tout ça à 27 ans — par quelqu’un qui n’a pas l’air d’être en reste sur ce chapitre de la frustration. Quant à la déontologie ou à l’intégrité, il n’est même pas nécessaire d’en causer plus longuement tant il semble que le sens même de ces termes échappe à Citizen Janne.

Quoi qu’il en soit, il est certain que cette réaction indique que l’article ci-dessus a touché juste sinon — conjecturons un instant — qu’il a fortement déplu du côté de ceux qui ont intérêt à pouvoir mener leurs affaires à l’abri des projecteurs. J’en suis heureux car cela permet de faire avancer le débat autour du quartier des Guillemins, ce qui est bien nécessaire si l’on veut éviter que celui-ci ne soit définitivement défiguré.

De manière plus générale, cet épisode constitue manifestement une pierre de plus dans le jardin de ceux qui pensent que les médias sont « des entreprises comme les autres » dont la propriété privée constitue une garantie pour la liberté d’expression. Il est au contraire extrêmement problématique qu’un entrepreneur actif dans des domaines qui le rendent très dépendant des pouvoirs publics (à l’instar de Francis Bouygues [2], que M. Janne cite spontanément comme l’un de ses modèles) soit en même temps l’éditeur d’un journal : les conflits d’intérêts et la tentation d’utiliser le média à des fins utilitaires sont de toute évidence trop importants.

Notes

[1Lire par exemple, sur ce blog : L’esplanade des Guillemins ou le retour du refoulé liégeois, 29 janvier 2008.

[2Le fondateur du plus gros bétonneur de France et l’homme qui a acheté TF1.

Messages

  • Un jour les liégeois, les vrais, ceux qui aiment leur ville, ceux-là même partiront, si possible loin, dans un pays ou une région où on respecte le citoyen, sa parole et son droit au débat public (ça existe encore ?)

    Ils se retrouveront tous bêtes, avec leur argent, leur béton et leur gros ventre bien tendu de bêtise et de suffisance.

    • J’ai bien l’impression d’être un de ces Liégeois en exil et je peux vous jurer que ce qui se passe à Liège, et en Wallonie de façon générale, N’est PAS la norme ailleurs. Bien sûr, il y a des dérives partout mais il y a aussi des contre-pouvoirs, des retours de manivelles, des sursauts qui font trembler les imbéciles qui se croyaient parvenus.
      A Liège, il y a un tel clientélisme, une telle soumission au pouvoir en place, que même certaines personnes intelligentes en perdent la faculté de penser, de juger, de réfléchir. Ne parlons même pas de la faculté de voter, la question est cadenassée depuis longtemps, rien ne changera. Il y aurait bien trop à perdre pour une poignée de gens.
      Tentez de comprendre pourquoi certains habitants ne veulent pas signer le formulaire de demande de la consultation populaire. La plupart du temps, c’est pour la pire des raisons de toutes : la PEUR tout simplement. Ça me fait froid dans le dos.
      Des citoyens de Liège ont peur d’écrire leur nom sur un bout de papier !
      Peur de déplaire au prince.
      Ça servait à quoi de foutre en l’air la cathédrale Saint-Lambert, alors ?

  • Qu’est-ce que Dominique Janne te reprochait exactement ? Y a-t-il un point particulier qui l’avait mis en colère ? Ou était-ce le ton général de ton article ?

    Pierre

    • Justement, rien de précis. Je lui ai demandé de me dire ce qui était inexact dans mon article, il n’a pas su répondre. Mais il m’a reproché un parti-pris défavorable aux promoteurs du projet.

      L’idéal, ce serait qu’il vienne ici expliquer son point de vue (ou qu’il le fasse ailleurs) parce que je suis évidemment mal placé pour rendre compte sereinement de ce qu’il m’a raconté.

      Le forum est ouvert...

    • Je trouve qu’il est effectivement dommage de ne pas avoir donné la parole dans ton article aux différents intervenants du projet. De plus, c’est vrai qu’il y a beaucoup de jugements de valeurs sur la réussite (ou non)du projet.

      Cependant, je trouve l’article assez dans le ton de ce qu’on peut attendre de pan. Et il est effectivement assez bizzare, voire carrément lamentable, qu’un propriétaire de journal sermone un de ses journaliste car il a été à l’encontre de ses intérêts personnels directs (si les raisons de sa réaction sont exactes, bien sûr).

      En ce qui concerne l’article écrit par Monsieur Janne, il est tout à fait interpelant de voir un "chef" lacher publiquement son pigiste au prétexte que celui ci n’a pas abondé dans son sens. D’autant plus que la moindre des corrections, me semble-t-il, serait au moins de faire signer ce papier par le rédacteur en chef de Pan, dont c’est + le rôle.

  • Tiens, cela n’a pas directement à voir avec le sujet du billet de Francois, mais j’ai récemment lu dans le Pan un article qui m’a passablement choqué, et sur lequel j’aimerais avoir votre avis. Il s’agit de l’article « Arbeit macht frei » (air connu), qui a été mis en ligne le 23 septembre sur leur site web (j’ignore la date de la parution papier).

    J’ai été sidéré des relents xénophobes de cet article. Ce qui m’a choqué, c’est que la manière dont cet article conspue et crache sur cette firme privée, non pour quelque motif objectif et répréhensible, mais pour le simple fait d’être flamande. Et les termes employés pour décrire cette société empruntent allègrement au vocabulaire de l’extrême droite et du populisme le plus grossier : "gestapistes", "bouliboulga approximatif", "Flamoutches [qui] vont une fois de plus s’enrichir grassement sur le dos des Francophones", et j’en passe.

    Le titre de l’article, "Arbeit macht frei", en dit d’ailleurs long sur les raccourcis idéologiques de l’auteur. Tout comme les critiques sur les compétences linguistiques des flamands (ce qui est plutôt cocasse, venant de belges francophones...).

    C’est d’autant plus regrettable que l’article touche une question importante. Le contrôle de l’absentéisme dans les écoles peut évidemment être matière à débat et à critique (et pour le coup, je serais d’ailleurs plutôt d’accord sur les dangers de confier ce contrôle à une firme privée). Mais ce n’est pas sur cet aspect que semble s’attarder l’auteur de l’article, préférant jouer la carte des sentiments xénophobes anti-flamands. Et le message sous-entendu, tant dans le titre et l’illustration graphique que le contenu même de l’article, va droit au but : « Flamands = nazis ».

    Suis-je le seul à m’être offusqué de cet article ?

    Pierre

  • J’avais lu ton article sur le site de Pan. J’y avais laissé un commentaire où je m’interrogeais sur la spéculation immobilière qui devrait toucher le quartier populaire du Longdoz à l’approche de l’ouverture de la Média(ocrité)cité...L’article a disparu..

  • Pour info, j’ai envoyé ce courriel en tant qu’abonné de Pan. Ce n’est pas un acte de militance, c’est la réaction d’un abonné irrité. Je publie ci-dessous la lettre que j’ai envoyée à Pan, ainsi que la réponse, brève mais circonstanciée, de Dominique Janne.

    A l’attention de M. Janne,

    M. Janne,

    Bien que n’étant pas trentenaire je lis le Pan depuis bien des années avec ses hauts et ses bas, ses réussites et ses petites défaites avec un plaisir jubilatoirement jamais démenti. Je fais partie de vos abonnés et j’estime contribuer à ma mesure à la notoriété de votre salutaire feuille de papier poil-à-gratter du mercredi.

    Je vous écris pour vous faire part de ma sincère et profonde désapprobation concernant l’entrefilet "Déontologie 2.0" d’hier. Une telle rétractation, dans Pan, mise sur le cou du/es journaliste(s) qui plus est alors qu’il s’agit de l’article de cover de la semaine précédente, me semble relever des d’une infâmie sans précédent.

    Je suis liégeois, actif dans ma commune, intéressé par bien des sujets politiques, économiques et sociaux. Mais je suis surtout désespéré de l’apathie des journaux locaux et de leurs confrères audiovisuels confits dans leurs cartes de parti et autres tenaces habitudes.

    Il y a une semaine, j’applaudissais votre article de Une pour ses infos, son analyse et, faut-il le dire, sa distribution de crochets au foie, bourre-pifs et uppercuts sur les fossoyeurs de la Principauté.

    Dois-je aujourd’hui m’inquiéter de voir vos colonnes se refermer sur ce genre d’info ?

    S’il doit y avoir des flingueurs, il faut également des flingués. Je ne souhaite pour rien au monde que "Pan" devienne "Le Mouchet", où l’on se piquerait à l’apéro entre bonnes gens à coups de fleurets mouchetés.

    Bien loin des pinces-fesses des pages intérieures de certains de nos journaux quotidiens, que Pan cultive sa différence et son humeur corrosive.

    Veulliez recevoir, cher Pan, cher M. Janne, l’assurance de mes sentiments les meilleurs.

    Au plaisir de vous lire.

    Quentin le Bussy

    (02/10/2008 - 9h35)

    Cher Monsieur,

    Je vous remercie de votre réaction ; Au risque de vous paraître très primaire, j’estime que ce n’est pas parce qu’on est un journal satirique qu’on peut être un journal partisan.

    Au contraire, la valeur ajoutée, c’est d’avoir une réflexion propre, au-dessus de la mêlée, et effectivement affirmée avec humour et impertinence voir plus s’il échait.

    Bien à vous

    Dominique janne